Vœux par temps d’orage

Le rituel des vœux est l’occasion de poser un regard sur les temps qui viennent, sur ce que l’on souhaite voir prospérer, pour les autres et pour soi-même, en laissant de côté tous les indices déplaisants, tous les signes avant-coureurs qui assèchent l’espérance. Or, aujourd’hui, on voit s’imposer très vite, trop vite, et très massivement, un monde survalorisant le primat de la force, déclinée sous ses formes les plus brutales, les plus expéditives, et les moins régulées… L’heure est à l’écrasement de celles et ceux identifiés comme des « faibles » ou des « perdants » parce qu’ils n’ont pas leur place – sinon dans les marges – à l’intérieur d’un système général où triomphent les pulsions agressives et prédatrices mises au service d’un exercice du pouvoir sans limites, sans contraintes, sans scrupules.

Dans cette tempête aux allures de chaos, mais qui en réalité répond à des objectifs assumés de façon violemment décomplexée, quelle place imaginer, quelle place espérer pour nous créateurs, gens de culture, fabricants de beauté ? Nous dont les lignes de conduite se règlent sur l’amour du temps long, du doute, de la patience, sur une soif de vérité et de justesse ? Nous qui œuvrons au quotidien de façon modeste et opiniâtre pour qu’une page, une phrase, un simple mot, parce qu’ils nous semblent sonner juste, viennent embellir le monde, et l’agrandir ?

Car l’orage se précise autour de nous. L’IA générative, technique qui est l’objet d’une fascination universelle, menace plus que jamais – surtout si elle n’est soumise à aucune régulation sérieuse – l’idée même d’œuvre de l’esprit. Ce qu’elle propose ne peut que fasciner. Comment résister à ce projet que ses promoteurs présentent comme l’aube d’un âge d’or ? La promesse irrésistible de nous « libérer » de l’effort d’écrire (le « nous » dont je parle, ce sont bien sûr tous les humains), de nous donner les moyens d’écrire vite, sans effort, à notre place, risque d’amoindrir la capacité des hommes à écrire par eux-mêmes et d’effacer le désir même d’écrire. Au-delà, c’est pour le lecteur futur la menace de ne plus pouvoir, de ne plus savoir distinguer ce qui est produit par la machine à textes et ce qui est l’expression d’une personnalité, d’une singularité humaine. Pourtant les deux choses, le produit et le « fruit » de l’esprit, n’ont pas du tout le même goût.

Récemment, Jacques Attali, conseiller politique, diplomate, économiste, écrivain à ses heures, déclarait à la radio (France-Culture, 28 décembre 2025) :  « Les droits d’auteur n’ont jamais été une nécessité pour créer. Il y a eu de très grands créateurs avant, et il y en aura après. Car les droits d’auteur sont une parenthèse dans l’histoire humaine. » On est en droit, et plus que jamais dans les circonstances actuelles, de contester une telle affirmation et de la lire comme une provocation un peu chic et cynique, relevant plus de la posture que de la conviction étayée. Et on est en droit de réaffirmer que le droit d’auteur (sans parler des droits des auteurs – droits sociaux notamment) est une conquête essentielle, et que le passer par pertes et profits serait une vraie régression. Ce n’est pas parce que nous admirons l’art pariétal que nous militons pour un retour aux conditions de vie des temps préhistoriques !

Pour 2026, en plus des vœux que je vous adresse confraternellement afin que vous disposiez de tout ce qui nécessaire à l’accomplissement de vos œuvres (santé, quiétude financière, énergie, inspiration…), et des vœux que j’adresse à notre collectif pour qu’il reste mobilisé pour la défense de nos intérêts, et tout ce qui améliore, renforce les conditions matérielles de la création (une rémunération et un partage de la valeur équitables, l’accès concret aux droits sociaux, des contrefeux opposés au développement exponentiel et potentiellement destructeur de l’IA générative et des plates-formes de revente de livres d’occasion), j’ajoute ce vœu particulier : plus que jamais, cette année soyons vigilants sur les principes fondamentaux qui nous fédèrent, combattifs pour les défendre, et persuasifs pour convaincre qu’ils sont un enjeu de civilisation.

Christophe HARDY, écrivain et président de la Société des Gens de Lettres

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