« Faire des efforts : l’argument qui absout l’échec de la gouvernance » par Sylvain Eric

Depuis plusieurs semaines, une partie de l’élite politique gabonaise présente comme satisfaisante l’intention du gouvernement de régulariser la situation administrative d’environ 4 000 enseignants, sur un effectif estimé à plus de 27 000 agents. Cette initiative est érigée en preuve que « le gouvernement a fait des efforts ».
Cette affirmation n’est pas seulement discutable : elle est intellectuellement frauduleuse et politiquement dangereuse.

Car en gouvernance publique, l’effort n’est pas un critère d’évaluation. Il ne l’a jamais été. Ni le droit, ni la science politique, ni l’analyse des politiques publiques ne reconnaissent l’« effort » comme indicateur de performance étatique.

La Constitution gabonaise est sans ambiguïté.
L’article 47 stipule que « le Gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation ». Gouverner signifie donc prendre en charge les problèmes dans leur globalité, non effectuer des gestes partiels présentés comme des concessions. L’État n’est pas jugé sur son intention, mais sur sa capacité à remplir ses obligations.

Présenter une régularisation limitée comme un « effort suffisant » revient à abaisser volontairement les standards de l’action publique. Même en acceptant les chiffres tels qu’ils sont avancés dans le débat public, la mesure annoncée concerne moins de 15 % des agents concernés. Autrement dit, plus de 85 % du problème demeure intact. En aucun cas, une telle proportion ne peut raisonnablement être qualifiée de réussite politique ou administrative.

En analyse des politiques publiques, une action isolée ne devient une politique que si elle s’inscrit dans un plan structuré, comprenant un diagnostic exhaustif, un calendrier, des mécanismes clairs et une perspective de résolution complète du problème (Muller, Les politiques publiques, PUF).
Or, à ce jour, aucun cadre public clair ne permet d’affirmer que la régularisation annoncée constitue la première phase d’un dispositif global. En l’absence de ce cadre, l’argument de l’effort relève non de la gouvernance, mais de la communication politique défensive.

Plus grave encore, cette rhétorique transforme une obligation légale en faveur discrétionnaire. L’État, en tant qu’employeur public, n’« aide » pas ses agents lorsqu’il régularise leurs situations administratives : il se conforme à ses devoirs. Les principes internationaux de gouvernance publique sont clairs sur ce point : la gestion des ressources humaines de l’État repose sur la prévisibilité, l’égalité de traitement et le respect des droits acquis (OCDE, Principes de gouvernance publique).

En invoquant l’effort, certains responsables politiques déplacent sciemment le débat. Ils substituent à la question centrale — le problème est-il traité ? — une question secondaire — l’intention est-elle louable ? Ce glissement est lourd de conséquences. Il banalise l’inachèvement des politiques publiques et installe l’idée selon laquelle gérer partiellement un dysfonctionnement structurel serait acceptable.

Max Weber rappelait que le politique est responsable des conséquences prévisibles de ses actes (Le Savant et le politique, 1919). À ce titre, un gouvernement ne peut se réfugier derrière l’argument de l’effort lorsque les effets réels de son action restent largement insuffisants.

Dire que « le gouvernement a fait des efforts » n’évalue rien.
Cela ne mesure ni l’efficacité, ni l’équité, ni la soutenabilité de l’action publique.
Pire, cela absout l’échec en le maquillant en vertu.

Gouverner, ce n’est pas poser un geste partiel et réclamer l’indulgence.
Gouverner, c’est régler les problèmes, entièrement, et en répondre devant la Nation.

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