CULTURE: Cinéma: Le cinéma africain, entre mutisme et espoir

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L’Afrique est partout au cinéma. Décor de nombreux films européens et américains, elle a vu les plus grands cinéastes et les plus grandes stars du 7e art incarner des personnages forts dans des films politiques (Nicolas Cage dans « Lord of War », Leonardo DiCaprio dans « Blood Diamond »), de grandes fresques romanesques (Pollack dans « Out of Africa » avec Meryl Streep et Robert Redford, Bernard Giraudeau dans « Les Caprices d’un fleuve ») … Mais qu’en est-il des cinéastes africains et des films produits sur le continent ? Retour sur la jeune histoire du cinéma africain qui n’a seulement qu’un demi-siècle.

Les origines du cinéma africain remontent essentiellement à l’époque de la décolonisation. Si, avant les années 60, le cinéma a existé, il n’était pas la parole du peuple africain car produit et développé par les colonies présentes. L’indépendance pour tout un continent a eu pour effet de développer partout l’envie, le besoin, de prendre la parole à travers le septième art, librement.

Le cinéaste emblématique de l’Afrique est et restera Sembène Ousmane, considéré aussi comme le Doyen du cinéma africain. Cet écrivain sénégalais né en 1923 a réalisé le premier court-métrage de fiction « Borom Sarret » en 1963 et le premier long-métrage en 1966 d’Afrique noire. Le film s’intitule « La Noire de… ». Tourné entre la France et le Sénégal, il est une critique du post-colonialisme et de l’attitude des Européens envers leurs employés africains. Le film a obtenu le Prix Jean Vigo.

Une dizaine de longs, de courts et de documentaires ont fait la renommée de Sembène Ousmane dont le dernier film, « Moolaadé », est un magnifique manifeste contre l’excision des femmes africaines. Le réalisateur est décédé le 9 juin 2007, à l’âge de 84 ans.

De la difficulté de produire des films en Afrique

Si l’on met à part l’Afrique du Sud, première puissance économique du continent africain, où les producteurs peuvent soutenir des projets comme « Les Dieux sont tombés sur la tête », « Hotel Rwanda » ou « District 9 » (tournés en anglais), mais aussi « Mon nom est Tsotsi » (Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2006), les films africains sont le plus souvent produits dans des conditions extrêmement difficiles. Les moyens financiers ne sont pas au rendez-vous dans ce continent où la culture n’est pas une priorité pour les pays. Les gouvernements en place, quand ils disposent d’un ministère de la culture, le couplent le plus souvent avec un autre ministère et ne s’occupent principalement que du folklore. Le manque d’argent fait que les moyens techniques de qualité font défaut, surtout que, justement, faire un film rimait avec moyens financiers importants. Aujourd’hui, la donne a changé. Nous le verrons plus loin avec l’arrivée du numérique.

Les festivals, moteurs de notoriété

Les réalisateurs sont nombreux sur le continent africain et, dès les années 60, des festivals se mettent en place sur le continent pour leur donner de la visibilité et une chance de s’exporter.
Les Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) ont débuté en 1966 grâce aux autorités culturelles tunisiennes. Depuis elles se tiennent sans discontinuer tous les deux ans.

Le Fespaco (Festival Panafricain du cinéma de Ouagadougou) se tient lui aussi tous les deux ans, mais dans la capitale du Burkina-Faso depuis 1972. On y décerne « l’Etalon d’or de Yennenga ».

Le festival « Ecran Noir » fut créé à l’initiative du réalisateur camerounais Bassek Ba Kobio. Il a lieu chaque année à Yaoundé au Cameroun. La plus haute récompense est « l’Ecran d’or ».

Plus glamour, le Festival International du Film de Marrakech fut lancé en 2001. Il est organisé par la Fondation qui porte son nom, présidé par Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid. Il a lieu tous les ans dans la ville de Marrakech au Maroc. Pour sa part, le prix du meilleur film est « L’Etoile d’or ».

Le Festival international du film de Ouidah, « Quintessence », fut créé par Jean Odoutan, acteur et cinéaste béninois. Il existe depuis 2003 et a lieu tous les ans au Bénin. On y décerne « Le Python royal ».

Plus récent (depuis 2004), et organisé tous les deux ans dans la capitale du Niger, le Festival International du Film de l’Environnement se tient à Niamey.

Les courts-métrages ne sont pas en reste. Le Festival International du court-métrage d’Abidjan (Fica) se déroule dans la capitale de la Côte-d’Ivoire. Il a été crée par Hanny Tchelley, une actrice, productrice et réalisatrice ivoirienne.

A travers le monde, le cinéma africain est dignement soutenu. De nombreux pays organisent leur(s) propre(s) festival(s) de cinéma africain.
Le New York African Film Festival est une manifestation majeure qui consacre les cinémas d’Afrique aux Etats-Unis. Elle a lieu chaque année et vise à promouvoir la compréhension des cultures africaines aux USA.
Africa at the Pictures est un festival qui fait la promotion et la distribution des films africains en Angleterre. Il a lieu à Londres depuis 1991.

Depuis cette date a également lieu, à Milan, le Festival du Cinéma Africain. En 2004, il a pris le nom de Festival du Cinéma Africain, d’Asie et d’Amérique Latine, élargissant la sélection aux films provenant des trois continents.

En France, il faut se rendre à Angers, Besançon, Apt ou sur l’île de la Réunion pour assister aux meilleurs festivals des cinémas de l’Afrique.

L’Afrique, terre de cinéastes

Parler du cinéma d’Afrique est en effet une erreur. On ne peut légitimement pas parler d’un seul cinéma africain mais de cinémas d’Afrique, tout comme on ne peut pas parler d’un cinéma européen. Le réalisateur Idrissa Ouédraogo résume cette idée ainsi : « J’accepte le mot cinéma d’Afrique, mais au pluriel. »

Les cinémas en Afrique sont en effet le fruit d’une formidable diversité, à l’image des cultures plurielles de ce gigantesque continent qui comprend plus de 50 états.

Les festivals ont donc permis de faire émerger de nombreux talents. Citons notamment le Nigérian Newton Aduaka, réalisateur de « Rage » en 2001 et de « Ezra », qui relate la vie des enfants soldats en Sierra Leone ; film vu à Sundance ou Cannes et récompensé par l’Etalon d’or de Yennenga en 2007.

Parmi les grandes figures, on citera le réalisateur égyptien Youssef Chahine. N’oublions pas que c’est à Dalida qu’il offre un très beau rôle, dans « Le Sixième Jour », mélodrame sur fond d’épidémie de choléra situé en 1948, et qu’il fait débuter la carrière d’acteur d’Omar Charif (né à Alexandrie comme le réalisateur) dans le film « Le démon du désert », avant de lui offrir le rôle vedette dans « Les Eaux noires » pour lequel il obtient ses premières louanges au Festival de Cannes. Le réalisateur égyptien sera aussi connu pour ses films « L’émigré », « Le Destin » et sa participation à « Chacun son cinéma », pour les 60 ans du Festival de Cannes.

Les réalisatrices mises à l’honneur

Le plus grand festival du monde aime ce cinéma. En 1973, « Touki Bouki » du Sénégalais Djibril Diop Mambety participe à la Quinzaine des réalisateurs. Deux ans plus tard, « Chronique des années de braise » de l’Algérien Mohammed Lakdhar Hamina remporte la Palme d’Or au Festival de Cannes. Le réalisateur malien Souleymane Cissé est récompensé, avec son film « Yeelen », du Grand Prix du jury à Cannes en 1987. Trois ans après « Tilai » du Burkinabé Idrissa Ouédraogo obtient le même prix. En 2010, c’est le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun qui remporte le Prix du Jury avec son film « Un homme qui crie ». Ce réalisateur, auteur en 1999 de son premier long-métrage « Bye Bye Africa », avait fait sensation en étant sélectionné et primé dans de nombreux festivals internationaux. En 2006, il avait obtenu la reconnaissance grâce à «Daratt, saison sèche».

Les réalisatrices africaines sont peu nombreuses, mais en passe de devenir aussi reconnue que leurs pairs. Safi Faye a été la première réalisatrice d’Afrique noire à passer derrière une caméra. D’origine sénégalaise, elle est née en 1943 et réalise son premier court-métrage, « La Passante », en 1972 et son premier long-métrage, « Lettre paysanne », en 1975. C’est l’une des rares cinéastes africaines à être diplômée en cinéma, littérature et ethnologie !

L’essor de la femme gagne l’Afrique. A Ouagadougou au Burkina Faso, s’est tenue du 4 au 8 mars 2010 la première édition des Journées cinématographiques de la femme africaine de l’image (JCFA), une initiative du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) que ses promoteurs tiendront entre les deux éditions de la biennale du cinéma africain.

Saga Africa, bientôt les secousses

La distribution des films sur le sol africain est freinée par la pauvreté des conditions d’accueil des œuvres. Peu de pays du continent disposent de salles de cinéma digne de ce nom. Les guerres ont tout détruit. Et l’argent manque pour les reconstruire. Les vidéos clubs sont légions en Afrique noire mais n’apportent pas les qualités optimums de diffusion des films produits par les grands cinéastes africains. Pourtant, les autorités commencent à reconnaître qu’il est important pour un peuple d’avoir accès au reflet de leur société via le cinéma. Elles entreprennent de plus en plus la construction de salles de projection dans leur pays. Abderrahmane Sissako et Juliette Binoche sont d’ailleurs au coeur d’une association vouée à la rénovation et à la réouverture de salles en Afrique… Mahamat-Saleh Haroun va inaugurer avec son « Homme qui crie » la réouverture d’une salle de cinéma dans la capitale du Tchad.

Le passage au numérique facilite ces équipements tout comme il permet de produire et de réaliser des films à moindre coût.
Ces dernières années, avec l’émergence de la vidéo numérique, on assiste dans un certain nombre de pays à l’émergence de cinéastes travaillant dans leur pays d’origine et vivant du métier du cinéma.
Au Nigeria, le phénomène est si important qu’il est surnommé le Nollywood, l’Hollywood au Nigeria ! En 2009, le pays se classait troisième au rang mondial des pays les plus gros producteurs de films pour le cinéma… juste après Hollywood et le Bollywood ! C’est plus de 1 000 nouvelles productions qui sont réalisées chaque année avec une incroyable diversité des genres ! Cependant, les salles obscures étant quasiment absentes du pays, les films sont directement distribués en format vidéo (VHS et DVD) pour l’usage familial.

Non, le cinéma n’est pas muet en Afrique. Il est bien vivant. On peut commencer à parler d’un dynamisme et d’un renouveau qui, souhaitons-le, permettra de pérenniser la production et la distribution de films made in Afrique pour faire vivre cette nécessaire diversité des œuvres cinématographiques de part notre monde.

Les complaintes sont nombreuses face aux difficultés de la production cinématographique comme à la fermeture des salles sur un continent africain aux évolutions hétérogènes. Une analyse des causes qui ont mené à cette situation et un état des lieux de cette industrie constituent un préalable indispensable à l’éventuelle adoption de remèdes appropriés. Si quelques pays comme le Nigéria ou l’Afrique du Sud font figure d’exceptions sans pour autant pouvoir devenir des modèles, il n’est pas certain que la numérisation contemporaine de la filière aide à surmonter radicalement ses difficultés structurelles. Au-delà des discours convenus d’apitoiement ou de déploration, il conviendra d’étudier les principaux symptômes et leurs multiples causes, à commencer par les attentes et comportements des publics, mais également les dysfonctionnements politiques et économiques beaucoup plus larges qui touchent une majorité de ces nations et interdisent la structuration pérenne d’une industrie du cinéma, sans empêcher l’émergence d’autres formes de partage collectif d’images diffusées qui retiennent peu l’attention des nations occidentales bien que massivement pratiquées.
En effet, tout amateur de cinéma indépendant a déjà entendu parler du festival Sundance, ce rendez-vous annuel devenu une référence mondiale et qui se tient sur les hauteurs enneigées de l’Utah, aux États-Unis.
Le festival est célèbre parce qu’il a été créé par l’une des grandes icônes du cinéma américain, Robert Redford. Mais Sundance est de plus en plus connu en Afrique parce qu’il accueille depuis quelques années des films de réalisateurs du continent. La sélection de la 31e édition qui s’est ouverte le jeudi 22 janvier comprend « Things of the aimless wanderer », le dernier film du cinéaste Kivu Ruhorahoza, l’un des jeunes prodiges du cinéma rwandais. Le film est un questionnement sur le croisement des cultures occidentale et africaine.

Il y a des chances que le long-métrage de Kivu Ruhorahoza connaisse le même succès que « Tilefegn » de l’Éthiopien Difret qui a remporté le prix du public à Sundance en 2014. Avant cela, deux longs-métrages du réalisateur nigérian Andrew Dosunmu avaient été programmés dans la sélection Nouvelles frontières du festival.

Si la quantité de films africains dans une rencontre cinématographique comme Sundance est encore loin d’être spectaculaire, la régularité de leur programmation marque une sorte de « déghettoïsation » progressive de la production cinématographique du continent. Cette ouverture se traduit par de nouvelles opportunités de diffusion dans des territoires auxquels les réalisateurs africains n’avaient pas accès jusqu’à présent. Et les retombées économiques sont évidemment importantes.

Bouffée d’oxygène

Il faut garder à l’esprit qu’il n’y a pas si longtemps encore, il fallait attendre tous les deux ans pour découvrir les cinémas d’Afrique, en se rendant au festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (Fespaco), au Burkina Faso.

Or cette biennale du cinéma, dont la 24e édition se tient en mars, voit sa position de référence s’éroder. D’autres festivals ont vu le jour (le Festival international de Durban ou le festival AFRIF à Calabar) et les films africains entrent dorénavant sans complexe dans les sélections des festivals les plus respectés de la planète. Bientôt, Sundance, Berlin, Toronto ou Venise permettront peut-être autant si ce n’est plus de prendre le pouls de la création cinématographique du continent africain.

Aujourd’hui, la qualité, le genre, les thèmes des films prennent le pas sur des critères géographiques ou politiques. Ce changement, s’il s’avérait durable, serait à saluer car il ne profitera pas seulement aux producteurs de films, de séries et autres contenus audiovisuels. Il participera à une meilleure connaissance du continent.

SKB

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