Magali Le Huche et Clémence Sabbagh : raconter par l’album jeunesse les trajectoires humaines

La vie est-elle une compétition à remporter ? C’est ce que se demande Clémence Sabbagh dans sa nouvelle histoire intitulée La Grande Course des Jean (éditions des Fourmis rouges). Illustré par une dessinatrice incontournable en littérature jeunesse, Magali Le Huche, cet album qui sort le jeudi 17 septembre en librairie explore les notions de famille, de trajectoire, de solidarité, d’épreuves et d’espoir… Tant de thèmes denses et immenses que les deux artistes traitent avec humour et impertinence. Cette nouvelle collaboration est l’occasion pour chacune d’entre elles d’essayer de nouvelles choses… et pour Babelio de partir à leur rencontre !

Clémence Sabbagh, vous avez travaillé dans des musées, pour la presse jeunesse, mais aussi dans le multimédia avant d’écrire différents albums et documentaires pour enfants. Magali Le Huche, vous êtes illustratrice depuis bientôt vingt ans dans la presse et l’édition jeunesse, avec un trait plein de vitalité. La Grande Course des Jean est-il né du croisement évident de vos deux univers ou ce projet vous a-t-il au contraire permis de vous rencontrer ?

Clémence Sabbagh : C’est Valérie Cussaguet, des Fourmis Rouges, qui a permis à nos deux univers de se croiser. Je lui avais envoyé mon texte et elle m’a proposé que Magali l’illustre. C’était parfait, je ne pouvais rêver mieux !

J’ai croisé très rapidement Magali à Montreuil en novembre dernier. Mais nous n’avons pas échangé entre nous lors de la réalisation de l’album. Tout s’est fait par l’entremise de Valérie.

Magali Le Huche : L’ histoire de Clémence est arrivée comme un cadeau qui tombe à pic, complètement en phase avec le contexte dans lequel je me trouvais. Elle m’a fait du bien immédiatement. Lorsque Valérie Cussaguet me l’a fait lire, j’ai eu envie de l’illustrer tout de suite, comme une urgence, et avec des couleurs et des techniques nouvelles, que je n’avais encore jamais vraiment osé exploiter !  On peut dire qu’avec Clémence, même si on s’est croisées en vrai qu’une seule fois, il fallait que nos univers se croisent, c’est ce que je pense en tout cas !

Vous utilisez dans cet album le registre du sport et de la course pour raconter une histoire dynamique qui apparaît bientôt comme une métaphore de la vie et des chemins que nous empruntons pour avancer… Quel était le postulat de départ de l’album : le sport ou nos trajectoires humaines ? Pensez-vous avoir quelque chose à transmettre aux enfants avec cette histoire ?

C. S. : Je voulais parler des trajectoires humaines, un thème qui m’est cher.

Certains ne considèrent-ils pas la vie comme une compétition à remporter ? Emprunter le ton et vocabulaire des commentateurs sportifs me permettait de traiter le sujet en y apportant une touche d’humour et de légèreté.

Pour moi cette histoire est une façon d’évoquer la vie avec ses difficultés, ses surprises, les rencontres qu’on y fait… Et aussi une invitation à tracer sa propre route, à son rythme.

Dans votre texte, vous jouez énormément sur le langage avec des expressions françaises qui se cachent çà et là mais sont utilisées de manière littérale. Si le personnage « fonce droit dans le mur », vous mettez un mur sur son chemin. S’il « tombe sur un os », c’est un véritable os qui fait trébucher notre coureur… Était-ce une manière de s’amuser avec la langue ou plutôt un moyen d’impliquer les grands comme les petits dans la lecture ?

C. S. : De manière générale, j’aime beaucoup jouer, et je le fais donc aussi quand j’écris. J’aime jouer avec les mots, le sens propre et figuré des expressions. Je crois effectivement que cela permet d’avoir plusieurs niveaux de lecture, de s’adresser aux petits comme aux plus grands.

Je peux ainsi questionner ces expressions que nous utilisons tout le temps, sur leur origine, leur sens. Par exemple, « avoir un pépin » est synonyme d’avoir un problème. Mais finalement un pépin, c’est une graine. Et cette petite graine germera et deviendra plante. C’est une invitation à voir la vie autrement : de ce qui s’annonce à priori comme un problème peut naître une très belle plante, ou expérience… 

Les coureurs de cette immense compétition – qui s’appellent tous Jean… – font dans l’histoire partie de la même famille. Pourquoi avoir voulu parler de “famille” alors même qu’ils sont tous si différents ?

C. S. : Vous vous ressemblez tous dans votre famille ?! Pas dans la mienne 🙂 Chaque Jean est unique !

Cette famille des Jean peut tout à la fois être perçue comme la cellule familiale ou cette grande et drôle de famille à laquelle nous appartenons tous : les humains. Qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre, elle nous soumet à des injonctions de réussite, elle nous intime à suivre le chemin tracé, tout en nous demandant de nous épanouir… Pas toujours simple de s’y retrouver !

Mettre en scène une si grande course avec de nombreux personnages à suivre pour les enfants était certainement un défi graphique important. Était-ce une épreuve ou au contraire un jeu d’enfant pour une illustratrice à l’univers naturellement foisonnant de détails ?

M. L. H. : Au début d’un projet, j’ai toujours beaucoup de doutes, je fais des essais, ce n’est pas simple. Les choses se mettent en place petit à petit, après plusieurs recherches, pour être sûre que la technique utilisée et l’univers choisi seront appropriés et cohérents, que j’aurai aussi du plaisir à la réalisation et que je pourrai tenir tout le livre avec ces choix. Valérie m’a aussi beaucoup encouragée à passer à l’encre, je m’y suis alors complètement lancée, avec un plaisir fou, je peux même dire que c’était libérateur, ces couleurs et paysages surréalistes alors que nous étions en plein confinement ! La contrainte fait partie du jeu, et elle est nécessaire. Il y a forcément des difficultés et un peu de souffrance avec la réalisation, et du plaisir aussi, ça va ensemble.

Ecrit comme le monologue d’un commentateur sportif et raconté linéairement, vous avez complexifié ou plutôt dynamisé le découpage de cette histoire avec une construction qui ressemble à une bande dessinée : des cases, des bulles, des onomatopées parsèment le récit. L’avez-vous réfléchi ensemble ou l’une ou l’autre était-elle à l’origine de cette narration ?

C. S. : Non, nous ne l’avons pas réfléchi ensemble. Mais c’est ce que j’avais en tête en écrivant l’histoire : je voulais quelque chose de dynamique, pour coller avec le récit sous forme de commentaire sportif. J’avais inclus des onomatopées dans le texte, et suggéré qu’on puisse avoir des bulles par moments. Et Magali en a ajouté pour dynamiser le récit.

Vous avez créé dans cet album un grand chemin sinueux, montagneux et plein d’embûches et de surprises que les couleurs rendent fantasmagorique. Comment avez-vous travaillé les couleurs qui sont souvent resplendissantes et bariolées, parfois bleutées et inquiétantes ?

M. L. H. : C’est la première fois que je travaille comme ça, à l’encre, avec autant de couleurs. C’est la première fois que j’ose un traitement plus libre, plus proche de la peinture, un « sans filet » où je dois faire avec le hasard de l’eau sur le papier, des couleurs qui bavent ou qui ne vont finalement pas ensemble…. J’ai fait des images un peu comme les Jean qui courent finalement ! J’ai essayé de choisir une gamme, en variant en fonction des univers différents. Ce fut un super échappatoire de réaliser ces images !

Clémence Sabbagh, vous définissez vous-même votre parcours comme étant guidé par la curiosité que vous souhaitez éveiller chez les enfants. Magali Le Huche, vous travaillez depuis vos débuts dans l’illustration jeunesse. Y a-t-il chez le jeune public quelque chose qui vous intéresse en particulier ? A quel point pensez-vous à lui quand vous travaillez ?

C. S. : J’aime la capacité des enfants à s’émerveiller pour des toutes petites choses, à dire ce qu’ils pensent, sans filtre, j’aime leur liberté, leur créativité, leur imaginaire …

Je ne pense pas constamment à mes petits lecteurs, mais je les ai en bien tête : je souhaite qu’ils s’amusent en lisant, qu’ils aient envie de relire l’histoire encore et encore, pour y retrouver des éléments qu’il n’aura peut-être pas perçus lors de leur première lecture.

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