Dans Retour à Cuba (Julliard), Laurent Bénégui revient sur l’histoire particulièrement romanesque de sa famille et nous raconte la folle aventure de ces agriculteurs béarnais, qui ont tout quitté pour rejoindre l’île de Cuba au début du XXe siècle. L’auteur transforme les membres de sa famille en personnages de fiction et balaye avec eux un siècle d’histoire cubaine.
Si ce roman offre une fresque historique et politique riche et étayée, il est aussi le témoignage d’un homme en quête de ses origines, de ses vérités et désireux de les transmettre. Nous avons voulu démêler les fils du passé avec l’auteur et lui avons posé quelques questions sur son roman et ses lectures.
Vous avez choisi de raconter votre histoire et celle de votre famille sous forme de roman, pour quelles raisons ?
À cause du caractère extraordinairement romanesque de l’histoire de mes aïeux béarnais émigrés à Cuba il y a plus d’un siècle. Leur aventure personnelle a croisé la grande Histoire, puisque cette île des Caraïbes a offert sa scène à des évènements majeurs : l’affranchissement des esclaves à la fin du XIXe siècle, la guerre entre l’Espagne « colonisatrice » et les États-Unis « libérateurs », suivie de la tutelle des États-Unis sur Cuba avec l’avènement de la corruption et de la mafia, la révolution conduite par Fidel Castro, puis la mainmise du communisme sur le mouvement, la crise des missiles, la chute du mur de Berlin, l’effondrement du bloc communiste et la misère abattue sur l’île… C’est pour cela que j’ai choisi la forme du roman, car il s’agit à proprement dire de situations incroyablement génératrices de fiction.
Votre livre est historiquement très riche et documenté. On suit également, au fil de l’eau, votre cheminement dans l’écriture et dans vos investigations familiales. Quels ont été votre parti pris et votre méthode pour donner corps à l’intrigue de ce roman ? Quelle place avez-vous accordé à la documentation face au réel et à vos souvenirs ?
Le parti pris était de conduire l’investigation romanesque sur deux voies parallèles. Une partie, plus « documentaire » : est-ce que j’arrive ou n’arrive pas à écrire cette histoire, à mener l’enquête familiale, à démêler les fils du passé ? Une partie, plus « fiction » : raconter l’aventure de mes aïeux dans les Caraïbes, en transformant ceux-ci en personnages de roman. Au départ, je ne savais pas si le matériau récolté lors de mon enquête familiale serait suffisant pour donner matière à un roman. J’ai donc décidé de jouer le jeu, d’écrire le livre et en même temps de dire de quelle façon il s’écrivait. En avançant dans ce processus, je me suis rendu compte que mes souvenirs et ceux des membres de ma famille, forcément parcellaires, laissaient des espaces – dans l’histoire de Cuba, dans celle du XXe siècle – ils n’avaient pas tout vécu, tout connu ; alors je me suis documenté, bien sûr, et quand je ne savais pas, j’ai inventé. Mais les souvenirs du réel restent la source principale.
Votre roman se compose de quatre parties et revient sur les grands moments de vie de votre famille depuis l’arrivée de votre grand-père à Cuba au début du XXe siècle jusqu’à votre grand retour sur l’île en 2020 avec votre femme et vos filles. Y a-t-il une de ces périodes que vous avez préféré écrire ? Et au contraire, une qui a été plus difficile à revivre et à raconter ?
J’ai pris davantage de plaisir à écrire les chapitres les plus anciens que les plus contemporains. Je disposais de peu de témoignages sur l’arrivée de mon grand-oncle Jean-Baptiste à la Havane en 1895 ou sur ce qui s’est passé dans les tranchées de 1914-18 lorsque mon grand-père, Léopold, a été blessé. J’ai donc dû massivement imaginer et j’ai éprouvé beaucoup de satisfaction à le faire. En revanche, la dernière partie du roman, puisque je l’ai vécue en direct, si je peux dire, était moins jubilatoire à coucher sur le papier. Je l’avais vécu une fois, l’écrire était le revivre.
La transmission, la mémoire et le sentiment d’appartenance sont au cœur de votre roman et plus globalement de ce projet littéraire. Les différentes générations se croisent et se nourrissent. Pensez-vous que l’héritage familial soit indispensable à la construction de soi ?
Oui, qu’on le veuille ou non, notre antériorité nous construit. (Mais on n’est pas tous obligés d’en faire un livre.) Je pense que c’est justement parce que j’ai tardé à considérer mon passé familial que je suis passé à l’acte de cette manière. Je suis romancier, depuis trente ans je raconte des histoires, et je ne m’étais jamais penché sur la mienne. Il était temps. Mon grand-père est décédé à Cuba, mon père est né là-bas, ce qui aurait pu me conférer la nationalité cubaine, et je ne le savais même pas… En ce qui concerne la transmission, elle est certes facilitée par l’existence d’un ouvrage de papier que l’on peut emporter avec soi, mais elle est davantage effective au travers du projet littéraire lui-même. Le livre, en donnant à mes filles une place entre ses pages, leur a permis d’être assises au premier rang du récit familial.
Alors que les relations entre Cuba et les États-Unis s’étaient largement tendues durant le mandat de Donald Trump, quel regard portez-vous sur l’élection de Joe Biden ? En espérez-vous quelque chose ?
Je pense qu’il est un peu tôt pour le dire. Si j’étais optimiste, je dirais que la précédente mandature démocrate, la période Obama, a insufflé beaucoup d’espoir aux Cubains (le marqueur est le concert des Rolling Stones à la Havane en juillet 2017, dont tout le monde sur l’île vous parle avec émotion), et on peut penser que le gouvernement Biden tendra à amorcer à son tour une politique d’ouverture. Si j’étais pessimiste je rappellerais que l’élection d’un président américain, qu’il soit démocrate ou républicain, dépend souvent des résultats de l’État de Floride. Or, à Miami, vivent et votent deux millions d’exilés cubains, ayant acquis la nationalité américaine, qui ne portent pas le régime castriste dans leur cœur. Donc, les présidents américains engrangent toujours un bénéfice électoral supérieur en serrant la vis à Cuba qu’en favorisant l’ouverture.
Vous n’aviez pas informé tous les membres de votre famille, notamment ceux qui vivent toujours à Cuba, de l’écriture de ce livre. Maintenant que le livre est sorti, les avez-vous mis au courant ? Et si oui, comment ont-ils réagi ?
Avant d’entreprendre ce livre, j’ignorais l’existence de membres de ma famille vivant encore à Cuba. Lorsque je suis arrivé à Guantánamo où ils résident (la ville, pas la base, située à 30 kilomètres), cela a été un moment d’émotion intense. Ils m’ont considérablement aidé à retrouver les traces du passé que j’étais venu chercher en pleine Sierra. Sur le moment, je ne les ai pas informés du projet du roman, car je ne savais pas quelle direction prendrait cet ouvrage. Je ne voulais pas non plus susciter d’inquiétude dans un pays ou la liberté d’expression n’est pas la préoccupation majeure. Depuis, et avant que le livre sorte, je les ai évidemment informés de l’existence du roman.
Ils n’ont finalement pas été si surpris que ça d’avoir été transformés en personnages de roman et sont heureux d’avoir contribué à leur manière à la rédaction de ces pages. Je leur dois beaucoup, je leur ai envoyé le livre, mais étant donné les difficultés que connaît actuellement l’île, sous double embargo, celui des États-Unis et celui du virus de la Covid, il ne leur est toujours pas parvenu. Parmi les membres de ma famille qui résident en France, ceux qui m’ont aidé, qui m’ont répondu (et je les remercie encore), ont été heureux de voir se reconstituer le puzzle familial. Quant à ceux qui n’ont pas voulu me parler dans la période où je menais mon enquête, ils auront sans doute appris l’existence du livre dans la presse, ou par les réseaux sociaux. Je ne sais pas s’ils l’ont lu.
On vous connaît également pour vos films puisque vous êtes aussi réalisateur et scénariste. Aimeriez-vous voir votre Retour à Cuba porté à l’écran ? Oui, bien entendu. Je n’imaginais pas que cela puisse devenir un film jusqu’à ce que des lecteurs y voient une saga et m’en parlent d’eux-mêmes. « L’histoire du XXe siècle, vue au travers d’une famille d’agriculteurs béarnais émigrés à Cuba. » Ou peut-être un bon pitch pour une série ?

