Un train de sociétés offshore sans propriétaire identifié multiplie les opérations dans l’entourage du couple présidentiel gabonais. Ces sociétés-mystères ont toutes été incorporées par les mêmes financiers, par ailleurs associés du fonds souverain gabonais et investisseurs dans l’offshore du pays.
Parti début mai à Londres pour une visite officielle de près de dix jours au Royaume-Uni, Ali Bongo et Sylvia Bongo ont voyagé, comme ils en ont l’habitude, dans l’avion Boeing 737 qu’ils utilisent régulièrement pour leurs déplacements (le plus récent aux Maldives – AI du 16/03/21). Contrôlé par un emboîtement de sociétés offshore mis en place par les financiers Yariv Elbaz et David Salama, cet avion n’a, officiellement, pas de propriétaire : cachés derrière plusieurs écrans de holdings, les actionnaires de l’appareil demeurent anonymes. En six ans, la même recette d’invisibilité financière a été déclinée par ses deux inventeurs dans toute une gamme de secteurs, que ce soit dans le pétrole, le sport et même les médias, mais toujours à un jet de pierre du couple présidentiel.
Investissements démarqués
C’est lors de l’achat du Boeing 737, en 2014, que cette martingale offshore s’est mise en place. Jusqu’alors Ali et Sylvia Bongo louaient, pour leurs déplacements privés, des avions fournis par Afrijet, la société de Jean-Baptiste Tomi, fils du parrain des jeux en Afrique, Michel Tomi. Souhaitant disposer de son propre appareil, la première dame s’est vue présenter un modèle de Boeing 737 entièrement remis à neuf par les équipes de la société maltaise Jet Magic, lors d’une courte escale sur le tarmac de l’aéroport international des îles Turks-et-Caïcos.
C’est le financier franco-marocain Yariv Elbaz qui s’est chargé de l’acquisition de l’appareil. Introduit deux ans plus tôt au Gabon par le communicant Richard Attias, Elbaz est rapidement devenu le partenaire quasi exclusif du Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS), pour lequel il a monté trois fonds dédiés (voir notre enquête, AI du 29/06/20). Dans le même temps, il a intégré le premier cercle de Sylvia Bongo, également très proche de Richard Attias.
Pour acheter le 737, Elbaz a demandé au gestionnaire de fortune David Salama, avec lequel il travaille depuis le début des années 2000 (AI du 05/04/21), d’incorporer une société panaméenne, Verhill Corporate. C’est cette dernière qui a procédé à l’achat de l’avion. Verhill est elle-même contrôlée par une autre société créée par Salama, cette fois-ci dans la zone franche de l’émirat de Sharjah, aux Emirats arabes unis. Son nom ? YC Invest. Une appellation très proche de celle du fonds d’investissement d’Elbaz, Ycap, et qui peut laisser penser que le financier franco-marocain est le propriétaire de l’appareil. Sauf que ce n’est pas le cas : interrogé par Africa Intelligence, Yariv Elbaz a nié que YC Invest ait le moindre rapport avec son groupe. Il a également nié être actionnaire du Boeing utilisé par le couple présidentiel gabonais. Pourquoi, dans ce cas, avoir ordonné l’incorporation de la société actionnaire de l’appareil et l’avoir baptisée d’un nom si proche des siennes ? Le financier franco-marocain n’a pas donné suite à nos questions.
De son côté, David Salama reconnaît avoir incorporé Verhill et YC Invest mais nie, lui aussi, avoir quoi que ce soit à voir avec la société. Serait-ce le couple présidentiel gabonais lui-même qui contrôle YC Invest ? Interrogé, le Palais du bord de mer nous a fait une réponse sibylline : il ne se « reconnaît pas » dans cette société…
Les gestionnaires de fortune ont souvent recours à ce genre de système de société gigogne et quasi homonyme : dans une précédente enquête (AI du 23/02/21), Africa Intelligence avait montré que la banque privée Helin International, fondée par Henri de Croÿ et favorisée par de nombreux oligarques opérant en Afrique, faisait systématiquement transiter les opérations de ses clients par les mêmes sociétés « tourniquets » masquant, par ce biais, les donneurs d’ordres des versements effectués.
Un tel système de bonneteau patrimonial ne serait pas une nouveauté pour Yariv Elbaz : en 2016, son fonds Ycap a écopé d’une amende de 200 000 euros de l’Autorité des marchés financiers (AMF) française pour avoir réinvesti des fonds confiés par la Caisse interprofessionnelle de prévoyance et d’assurance vieillesse (Cipav), couramment appelée « groupe Berri », dans d’autres structures dont il a la gestion.
Quant à David Salama, il a été mis en examen à peu près à la même époque par le magistrat français Charles Duchaine, qui a mené l’instruction sur le sénateur des Bouches-du-Rhône Jean-Noël Guérini et son frère Alexandre Guérini. Blanchi au terme de plusieurs années d’enquête, Salama assurait des services fiduciaires pour Alexandre Guérini, contre lequel les procureurs de Marseille ont requis huit ans fermes.
Boîte noire pétrolière
Fort de ce premier succès, le système des sociétés dans lesquelles personne ne se reconnaît a rapidement fait florès. Dès 2015, une nouvelle structure a fait son apparition, toujours incorporée par David Salama dans la zone franche de l’émirat de Sharjah et toujours affublée d’un nom évoquant celui du fonds Ycap de Yariv Elbaz. Après YC Invest, cette seconde holding-mystère est baptisée YC Energy.
Une fois créée, YC Energy est entrée au capital de Forafric Energy Gabon, une filiale bahamienne du groupe de minoterie marocain Forafric racheté la même année par Yariv Elbaz (AI du 09/07/15). Et dès 2016, Forafric Energy s’est vu attribuer l’un des joyaux de l’offshore gabonais, le champ de Sardine, qui regroupe l’ancien périmètre de Roussette, ainsi que celui d’Espadon, longtemps opéré par la société PetroPlus Overseas du Français Vincent Miclet.
Une fois propriétaire de Sardine, Forafric Energy Gabon, qui n’a aucune expérience en matière pétrolière, est très vite entré en négociation avec Perenco pour lui céder le champ (AI du 21/08/18). Mais ces négociations, gérées personnellement par le PDG de Perenco François Perrodo, lui aussi très proche de la famille présidentielle gabonaise, n’ont pas abouti, et Forafric continue de contrôler la zone sans avoir, à ce jour, effectué le moindre développement.
Qui contrôle YC Energy, le propriétaire ultime des réserves dormant sous les eaux de Sardine ? Les protagonistes, là encore, se renvoient la balle : ni Yariv Elbaz, ni David Salama, ni le couple présidentiel gabonais ne s’estiment concernés.
Mécène de la presse panafricaine
On retrouve les sociétés-mystères de David Salama et Yariv Elbaz dans les secteurs les plus divers, y compris celui de la presse. En 2016, une de ces structures, incorporée cette fois-ci dans la zone offshore de l’émirat de Fujairah et dénommée MillCorp Media Group, un nom apparemment dérivé de celui de la société de négoce d’Elbaz, Millcorp (AI du 21/04/21), a monté un prêt obligataire, convertible et sans intérêt, de 4 millions d’euros pour Reach Media, la société luxembourgeoise d’Amir Ben Yahmed et Marwane Ben Yahmed, les gérants par commandite du groupe Jeune Afrique. Reach Media, où les deux frères ont logé 30 % des parts qu’ils détiennent dans l’entreprise de presse fondée par leur père, Béchir Ben Yahmed, est une holding d’investissement qui mène des acquisitions pour le compte du groupe Jeune Afrique : la structure a notamment acquis une partie du capital de la société d’événementiel suisse Africa
Communication Events GmbH.
Interrogé, Amir Ben Yahmed a indiqué à Africa Intelligence que le prêt obligataire de 4 millions d’euros souscrit par Reach Media avait été négocié avec le fonds Ycap de Yariv Elbaz et, qu’en échange de ce prêt, Millcorp Media Group avait reçu deux actions symboliques dans Reach Media. Sauf que, de son côté, Yariv Elbaz a d’abord indiqué à Africa Intelligence que Millcorp Media Group n’avait rien à voir avec son groupe Millcorp, avant de revenir vers nous, après qu’Africa Intelligence se soit entretenu avec Amir Ben Yahmed, pour nous indiquer que Millcorp Media Group lui appartenait bien. (Africa Intelligence a également reçu une lettre de Marwane Ben Yahmed, directeur de publication de Jeune Afrique, réfutant tout « lien capitalistique ou financier fantasmé entre la famille Bongo et notre entreprise » et nous avertissant que les conseils de Jeune Afrique avait été instruit « de prendre toutes les mesures requises afin de préserver la respectabilité » du groupe).
Ballon d’or
Après l’aviation et la presse, c’est dans le football que l’on retrouve des témoignages de la créativité financière du tandem Elbaz-Salama. Le mécanisme est désormais bien rodé : un véhicule financier a été créé en 2016 par David Salama, toujours dans la zone offshore de l’émirat de Fujairah, et baptisé d’un nom évoquant, là encore, le fond Ycap de Yariv Elbaz. Après YC Invest et YC Energy, c’est YC Ventures qui a été choisi.
Une fois incorporé, YC Ventures a pris des participations dans une société britannique, Panther Sports Enterprises, dont l’objet social est la gestion de footballeurs : la société, aujourd’hui gérée par plusieurs sociétés offshore dont un autre homonyme de Millcorp aux îles vierges britanniques, a notamment touché plusieurs commissions sur des transferts de joueurs, en particulier vers le club portugais Vitoria Guimaraes (AI du 14/04/21). Panther Sports a développé de fructueuses synergies avec le football gabonais : ainsi Anderson Luis de Souza, dit « Deco », ex-milieu offensif star du FC Barcelone, a cumulé, en 2016, les fonctions de conseiller du comité en charge de l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations au Gabon, et, brièvement, d’administrateur de la branche portugaise de Panther Sports Enterprises.
Ligue dissoute
Depuis un an, le couple Elbaz-Salama a cessé de monter des sociétés dans l’ombre de la première famille gabonaise, et semble s’être éloigné l’un de l’autre : après avoir travaillé pendant plus de quinze ans avec Elbaz, David Salama n’évoque plus ce dernier qu’en le qualifiant « d’ancien client », tandis que, de son côté, Yariv Elbaz s’efforce de mettre la plus grande distance possible entre Salama et lui-même, niant avec la dernière énergie que Salama ait jamais été son « collaborateur ».

