Publié une première fois en 1933, interdit par le régime nazi, puis injustement oublié, Au bord de la nuit est un roman aujourd’hui remis en avant par les éditions Belfond. Rompant avec le récit traditionnel, l’auteur y dépeint le parcours de personnages dont les vies vont se croiser l’espace de quelques heures, et drape son roman d’une atmosphère particulière : celle de la nuit, qui devient petit à petit un personnage clef du roman…
La vie d’un quartier de Brême, celui du port, entre le crépuscule et la nuit.
Un faisceau d’existences parallèles ou enlacées, entre lesquelles, douceâtre, étouffante comme la mort, la nuit monte par bouffées : des gamins observent rats et cygnes sur une berge ; deux compères, Antoine et Oscar, rejoignent l’Adélaïde pour une croisière direction Rotterdam ; Madame Jacobi prend quotidiennement des nouvelles de Monsieur Mahler, un voisin mourant ; Monsieur Hennicke, le professeur de géographie fait la lecture à ses deux fils sous les grandes feuilles du jardin public ; Addi, un petit garçon somnambule, donne le premier numéro d’un show à l’Astoria, un bar animé de la ville ; le gardien du parc, obsédé par l’invasion agressive des rongeurs en plein coeur de ville, décide d’envoyer une missive à l’autorité municipale.
Une succession de tableaux intimistes, des instants de vie brefs et attendrissants, des destins qui se croisent, se défont, se mêlent encore, en plein coeur d’une ville qui s’endort, enveloppée par les ténèbres.
« Là-bas, à l’extrémité du jardin, sous les grandes feuilles de la tonnelle, monsieur Hennicke, le maître de géographie, et ses deux fils étaient assis. Une lampe à pétrole, placée au milieu de la table, répandait une chaude lueur jaune. De temps en temps elle filait et monsieur Hennicke, d’une main légère, diminuait alors la flamme. Il avait un livre ouvert devant lui et lisait à haute voix. La tête dans les mains, ses deux fils, collégiens de première année, blonds et dégingandés, aux visages moites et boutonneux, buvaient ses paroles. Leurs regards étaient fixes, perdus dans l’obscurité du jardin ou en une contrée plus lointaine encore. »
Friedo Lampe est né à Brême le 4 décembre 1899. À l’âge de cinq ans, on lui diagnostique une tuberculose osseuse à la cheville gauche ; handicap qui lui vaudra d’échapper aux deux guerres mondiales.
L’Université lui permet de consacrer dix ans à sa culture personnelle : musique, littérature, histoire de l’art. En 1928, il obtient un doctorat en philosophie sur les Chants des deux amants de Goeckingk.
Il retourne à Brême pour travailler comme écrivain et éditeur au magazine familial Schünemann Monatshefte mais en raison de la Grande Dépression, il cesse de paraître. En 1932, il trouve du travail dans les bibliothèques publiques de Hambourg, et s’implique dans un cercle d’écrivains et de passionnés de littérature.
Écrivain discret, Friedo Lampe est resté longtemps oublié, y compris dans son propre pays. Auteur de romans et de nouvelles, il semble avoir toujours été hanté par l’échec et la malchance. Journaliste nonchalant, bibliothécaire par défaut, suspect aux yeux des nazis, il est abattu pendant la bataille de Berlin par une patrouille soviétique le 2 mai 1945.

