Un éduc’ spé de 2 mètres à la dérive et un foyer pour jeunes au fin fond de l’est de la France ; ainsi démarre la Mobylette de Frédéric Ploussard, publié aux éditions Héloïse d’Ormesson. De prime abord, le tableau ne semble guère réjouissant. Et pourtant, ce premier roman, déjà récompensé par le prix Stanislas et nommé au prix de Flore, offre au lecteur plus de 400 pages de rire, d’absurde et de folie.
Avec beaucoup d’humour, l’auteur dresse un portrait au vitriol de l’aide sociale à l’enfance et plus globalement de la France et de ses grands oubliés. Frédéric Ploussard n’a pas la langue dans sa poche et nous le prouve d’ailleurs avec ce long entretien qui vous permettra à coup sûr de mieux cerner son univers et ses inspirations.
Vous avez longtemps exercé la profession d’éducateur spécialisé. Pourquoi avoir placé l’intrigue de votre roman dans ce milieu ? Souhaitiez-vous écrire un livre social ?
C’est bien possible. Pour dire vrai, j’ai senti mon texte devenir social et déjanté assez vite. Dès les premiers chapitres, différentes orientations se dessinaient, un éducateur, son pote, une Mélanie, son père, la forêt zarbi sous plafond bas, et ensuite, rapidement, d’autres éléments sont apparus en se bousculant et j’ai pu faire avec…
Si je ne me sentais pas obligé de situer l’intrigue de Mobylette dans le monde de l’action sociale pour que le livre soit social, je souhaitais par contre, dans ce manuscrit, aborder de manière vivante la trop méconnue profession d’éducateur spécialisé. Bien moins exposée, en littérature en tout cas, que celle de policier ou de serial-killer (quoiqu’autant en contact avec la violence, les armes et les fluides divers que ces derniers en action et les flics qui leur courent après. Quand ce n’est pas l’inverse.) J’y voyais comme une injustice de traitement entre les professions.
J’écris en essayant avant tout de m’améliorer. J’ai donné de l’épaisseur à mes fabulettes, les petites et grandes divagations qui me traversent l’esprit quand je m’assois. Après une période debout assez longue, la vie m’a souvent assis. Que ce soit en amour, dans ma carrière professionnelle ou au retour d’aventures diverses. Assis en musique, parmi les autres sans être complétement là, assis pour me dissimuler, pour me remettre de mes émotions et bien entendu, j’imagine que la question vous taraude, oui j’écris assis. Je suis un écrivain qui écrit assis ! À même le sol ou sur une chaise, parfois une fesse au bord d’un vide mais assis, toujours assis, jamais allongé ni accroupi comme Clara Ysé et très peu debout.
Pardon ? On me fait remarquer qu’on se contrefout de ma position d’écriture, que personne ne pose jamais cette question. Ordi ou pas ordi d’accord, café ou chambre à coucher mais il semblerait qu’on ne demande jamais à un écrivain s’il écrit debout avec un dictaphone ou allongé avec une craie contre un trottoir.
Soit. À vérifier quand même.
La plupart de mes textes sont socialement sarcastiques de fait, sans être pour autant situés en région Lorraine ni en éducation spécialisée, loin s’en faut, une fois ça va, il y a d’autres ciels. J’ai un polar ardéchois sur le feu et un texte d’anticipation mondiale sous la glace. Mobylette traite de la routine d’un éducateur spécialisé – spécialisé en quoi je vous le demande ? – œuvrant dans le social des foyers d’accueil d’urgence et des internats forestiers, troisième planée au fond à gauche, auprès d’enfants et adolescents à problèmes, enfants avant d’être problème ne l’oublions pas, parfois juste avant.
Notre société ne se souciant guère de sa jeunesse, même celle estampillée « normale, intégrée et moyennement insouciante » – il n’y a qu’à voir ce que nos étudiants ont vécu pendant le Covid alors que le Puy du Fou rouvrait avec une étonnante célérité… – la réalité de ces enfants placés en institutions et de leurs pimpants accompagnants est à mon sens bien au-delà de la perception que peuvent en avoir des clients du Puy du Fou – faut que j’arrête avec ce parc à thème sans Schtroumpf. Quiconque n’aurait jamais mis les pieds dans un foyer d’accueil d’urgence ou un institut thérapeutique, autant dire tout un lectorat possiblement prompt à écarquiller les yeux en essuyant une larme, pourrait avoir l’occasion de découvrir, par ce texte, le cristal de ces quotidiens tranchants et rigolos. Parfois.
Et pas que…
Comme Dennis Lahanne, j’ai exercé de nombreuses années la profession d’éducateur spécialisé – en quoi ? je vous le redemande – auprès de mineurs et de leurs familles, avec mon gabarit de vigile de boîte de nuit, ma sensibilité de gamin mal foutu et mes réparties piquantes, dans différents foyers de l’enfance – unités d’accueil, instituts thérapeutiques, une maison à caractère social – et un centre renforcé dans l’urgence de s’occuper de ces adolescents au mieux, pour que tout le monde reste vivant le plus longtemps possible, et qu’on puisse continuer à jouer au Uno pendant que le foyer encaisse les prix de journée qui payent nos salaires et permettent d’acheter un nouveau jeu de Uno quand il y a du sang sur les cartes…
J’en suis arrivé à me désabuser tout seul. Arrivé à me conforter dans l’impression que ce système médico-socio-pénalo-thérapeutique de placement des mineurs, bien qu’il se soit amélioré par rapport à un passé où les gosses se faisaient défoncer sous le regard bienveillant des bonnes-sœurs, n’en demeure pas moins un état de rupture sans évaluation efficiente qui relègue souvent des rejetons difficiles de parents pas faciles eux-mêmes relégués à la génération précédente, au même point.
En pinaillant, il est possible d’imaginer que ces mises à l’écart permettent surtout au monde extérieur de se priver de la présence de ces gosses victimes de tout avant d’être coupables d’un peu en donnant du travail à des gens comme moi – certains meilleurs, d’autres pires, la plupart moins grands –, employés à préserver les alentours aujourd’hui tout en s’assurant l’avenir du foyer pour demain avec des Kévin et des Melvita, enfants d’un Jason et d’une Rebecca, eux-mêmes placés 15 ans plus tôt dans ce foyer. Jean-Pierre et Christine étaient déjà là. Ils sont éducateurs référents des membres de cette famille qui passent par l’étage d’internat depuis plus de 25 ans. Ils pourront l’être pour leurs petits-enfants si personne ne traîne… Cependant, sachant que JP et Cricri viennent d’acheter un camping-car, que cette dernière en a marre de monter les marches qui mènent à l’étage et qu’ils sont en couple et parents d’un Jérôme qui tente le concours de moniteur-éducateur cette année à Mulhouse après avoir raté celui de contrôleur judiciaire à Béziers au printemps dernier. Quel pourrait être l’éducateur en poste à l’ITEP de « L’ACCALMIE » en 2024 sur cet étage ?
Vous avez 2 heures. Je plaisante. À peine. Une boucle. Dans cet espace clos du pire sautillant, des rejetons d’éducateurs se retrouvent en poste à accompagner les enfants des enfants des mêmes que leurs parents au même endroit des années plus tôt ont accompagnés. Avant la prison ou la mort d’un côté, la dépression ou l’accident de travail de l’autre. Cette pratique devrait être interdite par le Code du travail. Les vies parallèles. Si en plus, l’établissement bénéficie d’un psy immuable qui verrouille les orientations ou d’une direction de merde qui ne pense qu’au taux d’occupation, plus personne ne se retrouve à le quitter, l’établissement. Ni orientation ni démission. Hormis clash méchant ou rupture subite, tout le monde vieillit ensemble. Les éducs avec les usagers à animer l’atelier gouache du mardi matin pour l’éternité en écoutant le fils Dutronc nous faire regretter les chansons de son père.
Misère. Rage, fébrilité, sarcasme, une tranche d’humour, de la douceur dans le tordu, de la couleur et ses répercussions au lieu d’un livre moins tordant d’enfants qui saignent à se foutre sur la gueule parce qu’ils ont la rage des exclus tout en tentant de faire saigner en retour leur environnement proche parce qu’ils sont flippés et maladroits et pour certains, déterminés.
Assis dans la cuisine, j’ai commencé à écrire Mobylette…
Si votre roman s’inscrit dans un environnement dur et violent, il est malgré tout très drôle, jouant sur un style caustique et des situations parfois absurdes… Pourquoi ce choix ?
Le roman s’annonçait dur et violent et chiant si je m’étais contenté d’un compte-rendu du même acabit et moi-même je me serais ennuyé à l’écrire. Un témoignage de plus d’une voix chevrotante avec des objets contondants qui volaient. Peu d’intérêt en définitive et l’humour faisait partie de ma démarche dès les premiers mots, pour le vallonnement du texte et permettre glousserie à la lecture de ce tumulte tout de même merdique. Ensuite, nul besoin d’en rajouter comme disait le dealer de ma grand-mère. Pendant les 100 premières pages de Mobylette, j’ai alterné l’écriture du texte avec un autre manuscrit d’un roman policier davantage provençal, intriguant pareil et moite aussi, et j’ai mené les deux de front pendant une centaine de pages chacun. Les deux manuscrits, peu en commun, se répondaient pourtant parfois d’une colline à l’autre, chacun pulsait différemment, pendant un an à peu près. Moi au milieu de la vallée à balader des idées, des courses, à les faire coïncider, à ranger les unes à éclairer les autres. Deux textes qui criaient, qui s’esclaffaient, qui sinuaient. Un mois l’un, un mois l’autre en gros, avant de me concentrer uniquement sur Mobylette.
J’adule Donald Westlake pour m’avoir souvent donné à penser en lisant ses livres qu’il se fendait bien la gueule en les écrivant. Je l’ai toujours imaginé ainsi Westlake, à se poiler avec Dortmunter sur les genoux en lui inventant des péripéties avec ses potes…
Dès les premières pages, on comprend que votre héros vous ressemble beaucoup et par de nombreux aspects, Mobylette apparaît autobiographique. Comment avez-vous injecté de la fiction dans le réel ? L’équilibre entre l’un et l’autre a-t-il été délicat à trouver notamment dans la construction des personnages ?
Je pense que ma vie s’est toujours émerveillée de cette capacité personnelle à injecter de la fiction dans un réel que j’ai eu tendance à trouver assez terne vu d’en haut assez vite. Dénué d’ambition pour changer le cours des choses par une fugue en Suède ou un crime de masse avec une équipe de basket. Spontanément, et régulièrement, je commente tout et n’importe quoi, je cherche des liens invisibles, je les malaxe. Une sorte de logorrhée qui a parfois du mal à rencontrer son public. Mes enfants pourraient en témoigner. Fatiguant même au repos, c’est tout moi certains jours.
Pour Mobylette, au début quelques histoires que je parcours depuis longtemps – après l’école, avant de me dégourdir autour du saule, puis plus tard à la fac, dans l’amphi, ou ailleurs, après l’amour juste avant de m’endormir, ou après l’alcool juste avant de défaillir, en nage sous un soleil rare ou dans un lac alors qu’il se couche. Au boulot bien entendu, autour d’une table de Uno ou lors de réunions pluridisciplinaires dont j’avais parfois charge d’animation, je me racontais des histoires que j’étoffais en donnant plus ou moins l’impression de participer à la conversation. J’ai des souvenirs de mon corps astral se navrant de mon corps physique coincé dans une réunion de merde où la complainte était pratiquée en sport collectif, l’abandonnant vite pour baguenauder à proximité, prêt à revenir si nécessaire mais occupé à me raconter des histoires alors que je m’entendais dire : « La porte sera refaite Jordan quoiqu’en plus solide, ça se discute non ?! »
J’ai des histoires en moi. Des histoires de portes refaites défoncées le soir même. Je ne suis pas un homme sans histoire. La rage, un ou deux trucs ont dû m’énerver plus jeune, la curiosité pour mon environnement au sens large, un accueil chaleureux au global avec le recul, même si nombre d’entre vous ne se sont pas privés de me faire remarquer que je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même si je me cognais aux trucs que vous aviez accrochés trop bas.
Le dessin au lycée, Kim mais pas que, la sculpture ensuite, puis l’écriture pour continuer à canaliser mon propos ; autre support, même effet. Poursuivre l’œuvre de la pierre avec moins de poussière. Expression libre me permettant de vivre sans avoir d’incessants problèmes avec les forces de l’ordre ou mes voisins. La taille directe n’était qu’un soupir alors que l’écriture est devenue ma respiration. Bien avant qu’elle ne sorte de la cuisine. Au moins 4 ans auparavant.
J’ai conservé dans mon écriture certaines manières de faire de ce soupir de pierre. Au début du texte, se construit un gros fatras plein d’histoires, de personnages, de lieux autour de quelques idées prégnantes. Peu de souci de page blanche, je noircis sans complexe. Je cherche les petites musiques, les teigneuses aussi. J’explore, je touche, j’en mets trop. Je construis le bloc de marbre. Je comprime les mots, je tasse, je décris. Le farfelu côtoie l’angoisse, dans tous les états, c’est gros et mal foutu, une patate. J’enlève ensuite pendant des jours ce qui dépasse, du lourd d’abord. Je reprends tout, je vire, plus sage mais je soustrais pas mal. Comme en taille directe. Je cherche une forme parfaite en ôtant la matière. C’est un sport de combat.
Je m’y complais en musique ou pas. La radio, le silence, à jeun, la fenêtre ouverte sur le jardin. Touillant une sauce de la main gauche. Seul dans l’idéal ou accompagné ou avec des gosses à se contenter du bonheur de ne pas l’être. Avec des potes qui ouvrent des bières ou un frelon qui passe, j’écris souvent dans le doux ronronnement en provenance du jardin que je perfore assez régulièrement de rock peu débonnaire. La nuit ou en journée, je n’ai pas de préférence quant à la taille des ombres. Lorsque j’y suis, les heures défilent comme si j’étais amoureux. Je travaille 10 heures avec entrain, davantage. Je dors, je jaillis du lit sitôt le soleil levé et le texte m’avale jusqu’à la nuit tombée. Ou l’inverse. Je peux en ressortir, faire des crêpes, y retourner en quelques laps, les faire sauter. Quand j’ai ce rythme, il me prolonge.
Je n’ai pas de notes hors du texte. Tout est dans le texte. Je m’infuse d’impressions, j’expérimente, je cherche des solutions, des sensations, des liens ou des rebondissements. Je tourne autour du bloc, je gratte, il a déjà bien maigri. Je m’en éloigne, je pends une lessive en retard. Je reviens en sautillant, je pose mon thé, la gradine, j’ouvre une bière, je cherche.
Si une idée surgit la nuit, je fais « ah » et je me rendors : elle doit survivre jusqu’au lendemain par ses propres moyens. Je ne suis pas du genre à avoir un calepin avec un stylo-lampe torche pour prendre note de mes trouvailles en sommeil paradoxal. Si l’idée survit, c’est qu’elle est bonne sinon. Je rajoute des manques dans le paysage, les derniers dysfonctionnements lexicaux, de constructions, une quête du mot. Je graisse, j’arrondis. J’affine jusqu’à ce qu’un équilibre durable apparaisse.
La plupart des personnages sont consistants très rapidement. Il y en avait même trop. Ils prennent de l’épaisseur alors que la trame générale se développe, sauf ceux virés cela va de soi, qui restent en plan. Le père des filles était parmi les premiers à apparaître, dans les bois avec son fusil, son tatouage et son problème d’antivols, mais je ne savais pas alors que c’était le père des filles ni qui avait mis les antivols. Le père de Dominique n’est arrivé que plus tard. Mon envie première était de raconter un deal de drogue heureux dans un endroit bucolique et les difficultés inhérentes à l’examen du permis de conduire. N’importe quel drame de la délinquance, n’importe quel drame routier, n’importe quel drame doit pouvoir s’envisager en préambule d’un dénouement heureux. C’est la moindre des choses. Et la drogue, c’est mal cela va sans dire mais il n’y a pas que 5 fruits et légumes à proximité d’un stade dans la vie, pas là d’où je viens en tout cas. C’est bien en le disant aussi.
J’essaye de modeler pour atteindre un équilibre fait de tous ces déséquilibres et autres paragraphes emportés que j’ai tendance à taper dans le fichier d’une autre couleur, et également d’avancer mes personnages et mes situations, en même temps si possible, et sans oublier personne, même pas le paysage. Le temps du papier de verre arrive ensuite. Le Tempo ralentit. Polir le marbre avec un papier de verre lisse, que l’on pourrait croire lisse, pour le révéler à la lumière naturelle. Un papier de verre inutile mais essentiel pour le marbre. Je fais pareil avec le texte. Je ponce, je lis et relis à foison, jusqu’à changer de moins en moins… Un dernier mot, je me penche, je regarde les ombres, la lumière vive pour les grandes lignes, la rasante pour débusquer les ultimes failles, ah un autre dernier mot qui. Chaque mot de l’importance d’une note, une vue d’ensemble jusqu’à ce que tout s’emboîte, les fêlures comme le reste, que je ne vois plus aucune aspérité dans les lignes de fuite.
La musique du polissage du texte s’installe jusqu’aux instants où ça s’articule à la perfection. Parfois je relève la tête et j’ai l’impression que la musique s’arrête alors qu’il n’y en a pas dans la pièce. Juste celle du texte. Je suis astigmate cela dit. Du rire aux larmes. Du rire aux larmes aux rires : c’est ainsi que j’ai travaillé ce roman.
Le père est abordé tout au long du roman sous de nombreuses formes : le jeune père trentenaire effrayé et un brin démissionnaire qu’est votre héros, les pères violents et absents, le père qu’incarne l’éducateur pour certains jeunes du foyer. Dans quelle mesure était-il important pour vous de questionner cette figure paternelle ?
Oui c’est vrai. La place du père dans cette société d’andouilles m’intrigue. La dégringolade du pater familias dans nos nouvelles familles de cinglés au cours des soixante-dix ans écoulés est un cas d’école. Le vieux, si je peux me permettre cette appellation affectueuse, est passé de maître des céans taiseux à joyeux participant à toutes les activités du quotidien. Cette ouverture d’esprit en a dézingué plus d’un.
Les mâles alpha ont évolué en quelques décennies d’un statut de mentor obtus aux mains calleuses dans des fauteuils dont le coussin avait la forme de leurs culs à celui de soutien omniscient, aimant, disponible, sportif, efficace, financeur pour moitié, appréciant le bio et les verres dans le lave-vaisselle, ses enfants politisés, le soutien de son banquier et quelques broutilles à la marge. Allant toutefois visionner un tuto pour piger les nœuds de l’écharpe de portage du bébé. Défendeur des couches lavables peut-être. Écouter Vianney et soudainement, apprendre par Médiapart que l’huile de palme est pour moitié dans la composition du gasoil qui remplit les réservoirs de ses deux voitures alors qu’il a depuis toujours refusé de manger du Nutella pour cette raison.
Lui est troublé. Il y en a d’autres qui sont davantage absents, plus percutants, ou toujours entre deux affaires de création de micro-entreprises dans le domaine de la restauration ou de l’agriculture ou simplement remariés à une gamine de 20 ans plus jeune qui en a déjà deux de 6 et 1 ans. Des bons aussi j’imagine, plus présents. Les pères, vaste sujet.
Celui-là pour l’exemple, lorsqu’enfin sa famille, son métier, son implication éco-responsable, sa conscience lui lâche la grappe, il a des chances de s’adonner à une des deux activités pleine conscience hors écran possiblement accessibles en son état. Le tuning étant tombé en désuétude, le footing reste couramment pratiqué. Partir en courtes foulées sans ses enfants ni sa femme pour mieux revenir essoufflé, moite et si peu rasséréné. Recommencer. Aller plus loin chaque soir. Sain à se cailler dans un lotissement en faisant des ronds à petites foulées. Quelle bonne idée. En complément, une phase de dépression peut être la seconde activité. Des larmes à la morsure. Partir en sucette au boulot ou à la maison, à la semaine, au mois, regarder des documentaires consacrés aux animaux en voie d’extinction la nuit, disparaître par moment à l’intérieur de soi, consulter des sites tel que « Body Burnout Coaching » ou « Laurence pas Loin et Quasiment nue ». Bavouiller, prendre 6 kilos en un mois, toucher le fond, s’y complaire puis retourner au footing. S’y complaire. Penser à acheter un vélo peut-être. Se moucher dans les étoffes éco-responsables de la copine de Vanessa dans un canapé bois équitable et pousses de soja pour la garniture. Homme d’aujourd’hui, homme dans la nuit.
J’avais l’envie d’en faire coexister un certain nombre dans Mobylette. Quelques pères peu pratiquants. Tous à leur manière dysfonctionnels, dangereux, inconsistants ou simplement dévastés, la plupart cochant plusieurs de ces cases, et jouer une note d’espoir cependant. Je trouvais cette option romanesque.
Pouvez-vous nous parler de Clinquey où se déroule l’action du livre ? Quelles ont été vos inspirations pour créer cette ville plus vraie que nature du Grand Est français ?
Je désirais Clinquey clinquant, Clinquey boursouflé, construit autour d’un étang, avec un grand immeuble égaré et plein de frontières de pays riches pas loin. Un rêve moelleux de petit bled de merde. Pour ce faire, je me suis inspiré d’une grande ville lointaine assez râpeuse, du nom de Ciudad Juàrez, une ville frontière mexicaine qui accueille les grandes entreprises américaines en leur offrant une main d’œuvre malléable et pas chère, construite sur la rive polluée en diable du Rio Grande, fleuve lui-même pollué en diable, où un serial-killer a tué des dizaines de femmes parce que personne ne se souciait de ces disparitions et qu’avec les cartels de la drogue aux alentours, le désert était déjà truffé de tant de corps de malchanceux que creuser un métro à Ciudad, par exemple, relèverait de la gageure. Ciudad Juàrez – Clinquey. Vous voyez le rapport ?
J’ai réduit le décor supposé de la ville mexicaine. J’ai remplacé le serial-killer mexicain par un artisan local, Francis Heaulme ; les entreprises américaines par un paquebot du fada pour la démesure de la sidérurgie et les cactus par des arbres plantés de travers qui s’affaissent régulièrement. Le Rio Grande m’a inspiré un diamant d’eau alimenté à l’eau du robinet tous les vendredis soirs pour être rempli le week-end et permettre aux promeneurs d’en faire le tour le dimanche. Je n’ai pas touché à l’idée des pays riches derrière le brouillard. Je n’ai juste pas retenu l’hypothèse du ciel bleu mexicain d’origine et je l’ai remplacé par un nuage gris perle d’inspiration lorraine qui débute à un mètre du sol et se dilue dans la stratosphère avec toutes les pluies possibles à l’intérieur. Le brouillard est en-dessous et le Luxembourg tout près. Donc deux ambiances combinées, la torride et l’humide, pour recréer un petit Ciudad Juàrez moelleux en Lorraine. Ciudad Juàrez en Forêt, Ciudad Juàrez les Hauts, le Diamant d’Eau de Ciudad Juàrez. C’est technique je le concède. Pour un bourg imaginaire habité par une tripotée d’allumés quasiment en cartels, benzédrine, fausse monnaie, cadenas, phobies diverses, démesure, le cartel des aquariums, les pompiers, la milice… J’ai donc imaginé la population de ce cœur léthargique d’une contrée dévastée, quelques maisons avec trois rues sur un sol meuble parcouru d’anciennes galeries minières. Certaines accessibles aux Caterpillar et hautes de 4 mètres. Ce n’était pas des trous de taupe avec un wagonnet sur ses rails. Ces galeries, noyées depuis longtemps, pourraient s’effondrer régulièrement autour de ce cœur léthargique pour remodeler sans cesse le secteur. C’était un de mes postulats. Le sol au-dessus suivrait et les arbres et les maisons pencheraient alors. Et la vie avec. Dans le meilleur des cas.
Un postulat audacieux et merci pour tout cependant. Mes remerciements pour le Mexique et la région de Dallas tant il est vrai que, dans cette configuration mexicano-texane, le Grand Est français et ses quelques points lumineux paraissent plus vrai que nature. Remerciements à la Lorraine, poutoupoutou si j’osais, à l’ancien Texas lorrain, à mon enfance et à tous les petits patelins sous la pluie dans la mouise. Des décennies d’industrie puis l’abandon.
Votre livre fait partie des livres les plus remarqués de cette rentrée littéraire, il a d’ailleurs remporté le prix Stanislas. Allez-vous ou avez-vous déjà lu certains romans à paraître en même temps que le vôtre ?
Oui, j’en ai lu quelques-uns que j’ai trouvés particulièrement bons.

