Nécrologie de Joachim Oelsner par Uwe Jung

Le départ de Joachim Oelsner marque la disparition d’un esprit critique. Mais l’œuvre de sa vie restera dans les mémoires camerounaises.

Quelle est l’importance de suivre sa propre voie ? De ne pas se rallier aux opinions dominantes ? De rester indépendant ? De réaliser ses propres idées ?

Pour Joachim Oelsner, c’était très important. Plus d’une fois, il a accepté des inconvénients personnels pour garder sa liberté.

Cela a peut‐être commencé dès le jour de sa naissance, le 17 juin 1953. C’était un jour particulier dans l’histoire de la RDA de l’époque. Une tentative de soulèvement a échoué et a été neutralisée par les chars soviétiques. La RDA est restée dans le bloc de l’Est. Chaque fois que sa date de naissance était évoquée à l’école, le jeune garçon devait faire face au reproche à peine exprimé d’être né le mauvais jour.

Joachim a grandi à Leipzig dans un environnement complexe. Certains de ses amis étaient issus de la bourgeoisie cultivée. L’amour de l’art et de la liberté d’opinion y était plus valorisé que l’amour prescrit pour l’État ouvrier et paysan socialiste.

Joachim a appris à marcher. Mais aussi à courir. Dans un groupe de sport de compétition, il était le spécialiste du 10 000 mètres. La RDA avait de grands projets en ce qui concerne la participation à des compétitions sportives internationales. Il aurait peut‐être même participé un jour aux Jeux olympiques. Mais lorsque le meilleur des coureurs s’est vu refuser l’accès à l’école supérieure de sport pour des raisons politiques, Joachim a fait preuve d’un esprit de résistance. Il a boycotté l’entraînement. Les responsables sportifs ont donc dû trouver un autre coureur.

La résistance passive détermina dès lors la suite de sa vie. La sanction des supérieurs suivra. Le baccalauréat lui a été refusé. Il quitta l’école et devint d’abord ouvrier du bâtiment. Il participa à la construction de la tour de l’université de Leipzig, le symbole de la ville.

Puis vint l’enrôlement obligatoire dans l’armée. Joachim refusera cependant de servir dans les sections armées. Il devint donc soldat de chantier. Les marques sur son uniforme faisaient de lui une sorte de paria aux yeux du public. Lui, en revanche, a profité de l’occasion. A l’infirmerie du régiment, il y avait une bibliothèque avec des œuvres des littératures du monde. La littérature va dès lors déterminer le reste de son parcours. Plus il lisait, plus il remettait en question le système qui l’entourait. En 1977, les autorités de la RDA ont compris que le jeune homme ne pouvait être endoctriné. Il obtint l’autorisation de quitter le pays et passa de l’Allemagne de l’Est à l’Allemagne de l’Ouest. Là aussi, il s’est vite rendu compte que tout n’était pas ce qu’il semblait être. Mais il eut également eu la possibilité de passer son baccalauréat dans une classe pour surdoués. Plus tard, il étudiera la littérature allemande et les langues romanes, et passera quelques années en France où il apprendra à aimer la langue française. Il a failli terminer son doctorat. Mais il est ensuite devenu lecteur d’allemand pour l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD). En fait, une mission à Madagascar était prévue. Mais le Cameroun devint son destin.

Joachim Oelsner est arrivé à Yaoundé en 1991. En pleine période de crise politique. Pendant sept ans, il a enseigné au département de germanistique de l’université de Yaoundé. La bibliothèque qui s’y trouve est née de son initiative.

Avec le temps, il a constaté que les nombreux mémoires de fin d’études des étudiants contenaient un vaste trésor de connaissances sur le Cameroun. Un trésor de connaissances qui était trop souvent

négligé. Il voulait y remédier. Dans un travail méthodique, il a rassemblé des informations sur tous les mémoires de fin d’études de la faculté de philosophie publiés jusqu’alors. Cette bibliographie a été publiée en 2000 sous le titre « Le Tour du Cameroun ».

Ce fut aussi le début d’une étude plus approfondie du pays et de sa culture. Pour cela, il fit un choix cornélien en décidant de rester au Cameroun plutôt que de rentrer en Allemagne. Sans revenu, il a vécu pendant de nombreuses années grâce à ses économies, ce qui lui permettait de rester indépendant. Il pouvait alors s’intéresser de plus près à la culture camerounaise. S’ensuivirent des voyages à travers le pays. Dans des régions éloignées des grandes routes, il a rencontré ceux qui savaient. Et il voulait savoir.

L’endurance qu’il a acquise dans le sport l’a aidé à mettre en œuvre son immense projet encyclopédique. Il a collecté des informations sur le pays et ses habitants. Il les a enregistrées et classées. Il a noté, transcrit, photographié. Le point de départ était la musique. Il a collecté presque tous les enregistrements musicaux au Cameroun et concernant le Cameroun des années 1950 aux années 2010 environ. S’y sont ajoutées des informations sur les musiciens, les textes, les symboles, les lieux et les cultures. C’est ainsi qu’est né ARC Musica, les archives de la musique camerounaise. Une collection de plus de 8.000 disques, bandes sonores et cassettes audio de plus de 2.500 interprètes avec des milliers de pages de texte, de même que des photos et vidéos. On peut affirmer à juste titre que cette œuvre est unique en son genre. De nombreux Camerounais ont déjà pu l’utiliser et bien d’autres le pourront à l’avenir.

Joachim Oelsner aurait pu utiliser cette collection pour sa carrière. Un doctorat et un poste d’enseignant auraient même été possibles. Mais il est resté indépendant et a préservé son esprit critique. S’adapter aux modes en cours, ce n’était pas son affaire. Il l’a d’ailleurs fait savoir. Son caractère parfois abrupt lui a certainement coûté quelques conforts personnels. Mais il a aussi gagné le respect.

Comme ses économies n’ont bientôt plus suffi, il a dû gagner sa vie grâce à des traductions en plus de son travail sur les archives musicales. Son appartement au quartier Nylon devint un point de chute pour de nombreux Camerounais. Ceux qui voulaient s’installer en Allemagne devaient préalablement traduire des actes et des diplômes. Chez lui, on était à la bonne adresse. Des traductions reconnues à un prix imbattable. C’est ce que l’on pouvait obtenir chez lui. Et le mot s’est passé. Certes, il se plaignait souvent que les nombreuses traductions lui prenaient trop de temps et qu’il préférait s’occuper de sa collection. Mais le prix des traductions restait imbattable. Ceux qui le demandaient bénéficiaient même d’un rabais. Une fois de plus, quelque chose en lui avait refusé de transformer le savoir en prospérité personnelle.

Les traductions ne seront désormais plus possibles. ARC Musica est également orpheline. En effet, Joachim Oelsner est décédé le 20 mars 2022 à Berlin après une longue et grave maladie.

Nécrologie par Uwe Jung

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