Jean Rémy Yama, héros malgré lui

C’est courant 2000, quelques petits mois après que j’eus intégré les effectifs des enseignants-chercheurs de l’UOB, que je fis la connaissance de Jean-Rémy Yama alors président de l’éphémère Collectif des Enseignants et chercheurs du Gabon (tour à tour successeur et prédécesseur du SNEC : Syndicat national des enseignants et chercheurs), et incidemment docteur en physique en poste à l’Université des sciences et techniques de Masuku.

Mais c’est consécutivement à ma désignation en qualité de chargé de la communication et des relations publiques au sein du bureau de cette organisation syndicale (pour laquelle je n’avais pas été consulté mais que j’avais acceptée par devoir, d’autant plus facilement qu’elle partait de bons sentiments de la part de plus anciens que moi à l’égard d’un jeune collègue au franc-parler détonant fraîchement embarqué dans ce bateau ivre qu’est toujours l’enseignement supérieur) que j’ai eu tout le loisir de jauger et d’apprécier cet homme, père d’enfants en bas âge et par ailleurs compagnon de vie d’un spécimen de la femme gabonaise époustouflant de beauté, qu’il nous a présentés les collègues et moi en sa demeure de Franceville pendant que nous séjournions dans cette ville à la faveur d’une Assemblée générale.

Je dois confesser avoir rarement été impressionné par un compatriote autant que je l’ai été par JR, ainsi que ses proches l’appellent affectueusement.

Ce qui saute aux yeux de ceux qui l’abordent pour la première fois c’est sa bonhomie, son affabilité et son honnêteté (intellectuelle pour sûr), dont on découvre au deuxième abord seulement qu’elles ont pour pendants un courage et une inflexibilité pouvant aller jusqu’au sacrifice de soi dès lors que sont en jeu l’intérêt général et la justice qu’il a à fleur de peau.**

Cette année 2000 et la suivante avaient été marquées par une succession de grèves, chacune plus dure que la précédente.

La liste des revendications sur la table du gouvernement pour sortir de ce cycle infernal-épuisant pour nous-mêmes, pour les étudiants et pour les pouvoirs publics-était aussi longue que sa satisfaction était pressante eu égard à la dégradation avancée des conditions de travail et de vie des enseignants et chercheurs. Lesquelles conditions de travail ont depuis lors notoirement amorcé une transformation accélérée qui n’aura probablement pour terminus que les abîmes de l’enfer.

Je me rappellerai toujours avoir eu du mal à réprimer des larmes d’émotion devant un Omar Bongo (politicien hors-pair) visiblement indigné et scandalisé au moment où celui qu’il appelait encore «mon ami Yama» autant par affection (non feinte) que par malice lui faisait état du salaire que nous percevions mensuellement bulletin de solde à l’appui.

Salaire dont OBO concéda (avec une mine compassionnelle que je continue de croire sincère) qu’il ne nous permettrait pas de posséder un logement décent même en fin de carrière.

D’ailleurs, il ordonna séance tenante au gouvernement de procéder illico presto à l’augmentation conséquente de nos salaires et de nous faciliter l’accession à la propriété immobilière à l’instar de ce qui avait été consenti à nos devanciers, à savoir des villas modernes dans les cités des Charbonnages et des Hauts de Gué-Gué.

Mais nous n’étions pas au bout de nos peines. Je dirais même que celles-ci ne faisaient que commencer.

Comme d’autres grévistes avant et après nous, nous apprîmes que faire aboutir les engagements pris la main sur le cœur par des Pédégistes peut être aussi malaisé que de se tenir debout sous un lit.

En fait d’augmentation des salaires c’est la Prime d’incitation à la recherche (PIR pour les nombreux intimes qu’elle a dans et hors de l’université) et la Prime de logement qui furent revues à la hausse, non sans avoir sué sang et eau.

Nos interlocuteurs au Budget et à la Solde (pourtant d’anciens camarades de lycée et de l’université pour plusieurs d’entre eux) avaient longtemps freiné des quatre fers afin que nos prétentions salariales n’excèdent jamais la portion congrue, voire qu’elles ne se concrétisent pas, estimant que la noblesse d’État à laquelle eux seuls avaient le droit d’appartenir ne pouvait être accessible aux Enseignants des facultés et grandes écoles déjà gratifiés de «fonds communs» en chair et en os, selon un des fantasmes débridés les mieux partagés au sein de la société gabonaise.

C’est pour ainsi dire grâce à la ténacité du SNEC mené par Jean Rémy Yama et de la FRAPES (syndicat nucléaire dissident du premier) de Tom Mabenga dit «Ya Tom» que la corporation finit par obtenir le coup de pouce pour le moins substantiel dans le traitement des enseignants et des chercheurs.

Quant à la revendication relative au logement devenue la plus emblématique, et pomme de discorde s’il en est, la corporation s’était vu attribuer un îlot de plusieurs hectares au lieu-dit Agondjé que le gouvernement avait pris l’engagement de viabiliser et lotir.

La construction de villas incombant individuellement et collectivement aux réservataires des parcelles au moyen d’un montage financier devant être négocié d’accord partie entre l’État (garant et caution), une ou plusieurs institutions bancaires de la place et l’organisation représentative des enseignants et des chercheurs.

L’honnêteté commanderait à tous les témoins et acteurs de l’époque de reconnaître que ce sont les turpitudes et les promesses non tenues du gouvernement qui ont été à l’origine du bras de fer qui allait s’engager entre la corporation et les pouvoirs publics ainsi que de ce qui vaudrait à Yama d’avoir été récemment empêché de sortie du territoire et le mandat de dépôt qui le place en ce moment à Sans-famille.

La culmination de ce conflit social intervint une première fois avec la dissolution et l’interdiction de toutes les organisations à caractère associatif ayant le vocable «collectif» dans leur dénomination (un peu comme casser le thermomètre pour faire tomber la fièvre) et par une année blanche décidées en conseil des ministres**; une deuxième fois avec le gazage spectaculaire et dramatique de mères et pères de familles en sit-in à leur îlot par les forces de défense et de sécurité dépêchées par la Société nationale immobilière (désormais détentrice d’un titre foncier sur le même îlot obtenu par un de ces tours de passe-passe dont seules les mafias ont le secret) afin de dégager le site et permettre à ses engins de poursuivre les travaux déjà bien avancés en vue de la construction d’un lotissement destiné à la vente.

Du financement promis par le chef de l’Etat, il n’en fut plus jamais question.

C’est ainsi qu’avait germé l’idée de nous financer par nos propres moyens et qu’était née, par après, la Société civile immobilière (la dénommée Serpentin) dont les enseignants et les chercheurs deviendraient les actionnaires moyennant un apport au capital.

Comme plusieurs de mes collègues j’y ai contribué (à hauteur de 1,5 million de francs), bien que je n’aie plus prétendu à une parcelle ni à une villa, ayant été béni de m’en faire bâtir une grâce à des émoluments perçus en faisant valoir une autre de mes compétences par ailleurs.

Je n’ai, en outre, jamais réclamé le remboursement de ma mise, connaissant les règles y relatives pour avoir participé à leur établissement. Lesquelles règles étaient que l’argent récolté servirait aussi bien à la viabilisation, au lotissement et à la construction qu’aux dépenses de fonctionnement, d’abord du syndicat, et, par la suite, de la SCI.

Si malversations il aurait pu y avoir je ne suis pas en position d’attester ni à charge ni à décharge pour JR, devenu entre-temps le dirigeant syndical le plus en vue du Gabon à la tête de la frondeuse Dynamique unitaire, à laquelle je n’ai jamais adhéré et que je continue d’observer de loin.

J’avais démissionné du bureau du SNEC national après deux ans en poste, estimant que nous devions céder nos places à d’autres collègues comme il est de rigueur dans toute organisation qui se veut démocratique.

Sans connaître les collègues auteurs de la plainte contre Jean Rémy Yama je ne manque pas de m’interroger sur leur motivation. J’espère, en tout cas pour leur conscience, qu’ils ne sont pas mus par des ficelles tirées par des mains invisibles à des fins inavouables.

Car je trouve assez invraisemblable qu’un homme qui n’a pas fléchi face aux menaces de mort, aux tentatives de déstabilisation de son foyer et aux offres de nomination et de sommes mirobolantes ait pu flancher pour quelques poignées de CFA.

À moins qu’il ait péché par négligence ou par défaut de reddition des comptes en bonne et due forme. Auquel cas il aurait fallu construire quelques prisons pour loger tous les gestionnaires «négligents» du Gabon.

Quoiqu’il en soit, Jean Rémy Yama n’est pas de la race de ceux qui se réfugient à l’étranger pour se soustraire à la justice de leur pays.

Le confinement carcéral, qu’il avait déjà expérimenté, ne lui fait pas peur. La mort, qu’il a souvent frôlée, non plus.

Pour autant il ne chercherait pas à raccourcir son séjour parmi les vivants à l’unique fin de figurer au panthéon des Gabonais morts en héros ou en martyre.

Tout au plus se définirait-il lui-même comme un grain du long chapelet des Gabonais qui ont payé d’avoir rêvé et cru devoir participer à l’avènement d’un Gabon pour tous ses enfants.

Alors mesdames et messieurs des pouvoirs publics, est-il vraiment besoin de vous supplier de rendre sa liberté à Jean Rémy Yama, ne serait-ce que parce qu’il est diabétique et hypertendu, qu’il est un homme pacifique respectueux des lois de son pays-auxquelles il trouverait pourtant à redire-et qu’il est innocent tant qu’il n’a pas été reconnu coupable des faits allégués par deux ou trois collègues ?

J’admets qu’il vous tape sur le système depuis un bout de temps et qu’il a été pour plusieurs gouvernements successifs un empêcheur patenté de tourner en rond. Mais n’est-ce pas le propre d’un leader syndical ?

Vous et moi savons que sa place n’est pas dans un pénitencier mais dans les salles de classes devant ses étudiants et auprès des siens, qui tous ont besoin de lui.

Romuald Assogho Obiang

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**Le gouvernement avait mis les enseignants sur bons de caisse dont la réception était conditionnée par la signature de l’engagement écrit à reprendre les cours. La majorité a convenu de signer, par stratégie de lutte autant que par peur d’être privé de revenus. Tout le monde, moi compris, a signé. Sauf Yama, que j’avais pourtant imploré d’obtempérer en songeant à sa marmaille de Franceville déjà trop souvent sevrée de leur père.

***Je rends hommage, au passage, à Jacques Adiahenot, ministre en charge de l’habitat à l’époque des faits, pour nous avoir ouvert la porte de son bureau le lendemain (samedi) du conseil des ministres ayant dissous le Collectif et avoir tenu à honorer le rendez-vous pris avec lui pour nous faire visiter l’îlot et en prendre publiquement possession, courant le risque de subir les foudres de son patron, estimant que nous étions des Gabonais au même titre que lui et que les dirigeants du pays.

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