Lors d’une rencontre avec les forces vives de la nation avant son investiture à la tête de l’État M. Brice Clotaire Oligui Nguema a fustigé la pratique (qui, selon lui, a prévalu sous le précédent régime) consistant à recruter aux hautes fonctions de l’État sans une enquête de moralité. Si la nomination de M. Raymond Ndong Sima en qualité de Premier ministre de la Transition semble emporter l’adhésion du public — eu égard d’une part à sa réputation de technocrate, et d’autre part à l’élégance et à la grandeur d’esprit dont il a fait montre envers les militaires aux premières heures de leur prise du pouvoir — l’annonce tour à tour des cabinets civils et privés du Président de la Transition et de la première équipe gouvernementale chargée de conduire la politique de la nation a été accueillie par un crescendo de cris d’orfraie dans l’opinion qui y voit une entorse flagrante aux exigences de moralisation de la vie publique et de renouvellement de la classe au pouvoir.
Autant qu’ils voient les tombeurs d’Ali Bongo en hommes providentiels les Gabonais se veulent très attentifs au traitement qu’ils réservent à l’élite institutionnelle, gouvernementale et d’encadrement qui a été aux commandes du bateau Bongo-PDG jusqu’à son naufrage ainsi qu’au choix des hommes et des femmes devant désormais présider aux destinées du Gabon. La persistance de l’impression du deux poids deux mesures et d’une amnistie générale sournoise, couronnées par un casting hasardeux et douteux aux emplois civils (et militaires), serait du plus mauvais effet. Non seulement la thèse d’une révolution de palais s’en trouverait accréditée, mais encore le nouveau pouvoir serait en peine de prouver qu’il n’est pas l’otage de quelques lobbies, sinon qu’il n’est pas aux abois. Comment donc conjurer le risque que la lune de miel entre le peuple autrefois martyr et ses preux libérateurs vire rapidement en lune de fiel quand on est à court de temps, quand l’offre de « compétences » intègres et expérimentées est limitée, quand on est tenu de satisfaire ceux à qui ont est redevable de la prise du pouvoir sans s’aliéner ceux dont l’insatisfaction ferait peser une hypothèque sur ce pouvoir?
Telle est l’équation que les dirigeants de la Transition doivent s’atteler à résoudre.
JOUER CARTES SUR TABLE
Les peuples — les dirigeants ne le savent que trop bien — ont la mémoire aussi courte que leur impatience est grande. Dans le cas du Gabon la reddition des comptes de la gouvernance antérieure est indissociable de l’aspiration des Gabonais au changement. Et qui dit comptes dit « tous » les comptes. Dans leur empressement à « civiliser » leur pouvoir et à donner à celui-ci un lustre républicain, les militaires semblent vouloir escamoter cet état de fait, alors qu’ils gagneraient à jouer franc-jeu avec les populations.
Au travers d’une communication avisée (portée par des communicants crédibles) ces dernières doivent être amenées à comprendre que si corrompue qu’elle soit une élite dirigeante, gouvernante, administrative et managériale ne peut, et ne saurait, être changée du tout au tout, du jour au lendemain. Qui plus est dans le système jacobin* qui caractérise l’État au Gabon. Car, à lire et à entendre des membres de l’opposition et de la société civile beaucoup ont caressé l’espoir que l’ensemble des serviteurs du régime Bongo-PDG seraient substitués par les « partisans du changement » — sans l’activisme desquels ledit régime serait encore en place aujourd’hui — probablement selon la philosophie des « dépouilles » (spoils en anglais) du nom du système instauré aux États-Unis sous la présidence d’Andrew Jackson de 1829 à 1837. Ce dernier avait effectivement remplacé la quasi-totalité des membres de l’administration fédérale à son élection, considérant non seulement avoir reçu mandat du peuple pour promouvoir ses partisans et aussi que l’administration publique ne doit pas être l’apanage d’une élite mais, au contraire, être accessible à tous.
Dieu seul sait si les combattants de la liberté (proclamés et auto-proclamés) sont tous exemplaires, en terme de qualifications, de parcours professionnel, de probité et d’éthique, et si parmi les titulaires de postes actuels il n’y a pas des hommes qualifiés, compétents, consciencieux, dévoués, et intègres.
COUPER LA POIRE EN DEUX ET FAIRE JOUER LE SENS PATRIOTIQUE
En voulant plaire à tout le monde le chef de la Transition court le risque à terme de ne plus plaire à personne.L’exercice de funambule auquel lui et son Premier ministre vont devoir se livrer consiste en même temps à un savant dosage entre « anciens » et « nouveaux » sans sacrifier l’efficacité, à recouvrer une partie substantielle des actifs liquides, mobiliers et immobiliers frauduleusement acquis sur le dos du contribuable sans remplir les prisons de hordes d’indélicats et ainsi se priver de resources humaines indispensables pour assurer la continuité de l’État, tout en s’employant à renverser le paradigme qui veut que le Gabon soit un gâteau dont chacun a droit à une part (variable selon son ethnie, ses qualifications, son engagement en faveur d’Untel ou de telle cause) pour installer celui en vertu duquel on peut servir l’État et son pays à différents niveaux sans s’en mettre plein les poches.
Sans préjuger de la stratégie et des moyens qu’ils prévoient de mettre en œuvre j’estime devoir faire au Président de la Transition et à son Premier ministre les trois suggestions ci-après. 1) Faire sortir de sa léthargie la Commission Nationale de Lutte contre l’Enrichissement Illicite et élargir son champ de compétences et renforcer son pouvoir de poursuite et de sanction.b2) Procéder au renforcement des capacités humaines, matérielles et financières des institutions et juridictions parties prenantes dans la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent.3) Initier une procédure donnant lieu à des accords transactionnels aux termes desquels les concernés restitueraient à la collectivité une portion de leur patrimoine non justifié. À ce dernier titre, l’invitation dernièrement adressée aux Directeurs généraux de restituer les avoirs et les biens soustraits à l’État doit être étendue aux autres « poissons », petits et gros, et revêtir un caractère systématique. 3) Instituer pour les nominations dans le gouvernement, les corps constitués et la haute fonction publique, une commission « indépendante » (dont la composition et le statut juridique restent à définir) chargée d’examiner les candidatures et propositions de nomination aux emplois civils et de faire rapport aux autorités de nomination. 4) Fixer les émoluments des titulaires de portefeuilles ministériels ainsi que des membres du Parlement et du Conseil de la Transition au strict minimum nécessaire pour remplir adéquatement son office, afin d’éviter les rentes de situation.
N’étant pas élus, et n’étant donc pas astreints aux déplacements dans les circonscriptions (électorales) les Parlementaires pourraient n’avoir droit qu’aux indemnités de session et au remboursement des frais de transport pour ceux résidant en province.
TELS DIRIGEANTS TEL ÉTAT
Que le coup d’État ait ou pas été conçu comme une révolution de palais, ou que la majorité des Gabonais en escomptent ou pas une révolution de type « zapatiste », ma prédiction après que j’ai entendu le Général Oligui Nguema justifier le coup de force comme participant du devoir des militaires à s’interposer entre les populations et le pouvoir déchu a été que la transition à venir serait vraisemblablement voisine de la « révolution de velours » qui vit la chute du régime du Parti communiste tchécoslovaque et l’avènement de la République tchèque actuelle en 1989. En conséquence de cette révolution sans effusion de sang (d’où son qualificatif « velours ») les anciens apparatchiks communistes s’étaient ralliés en masse à la nouvelle donne, constituant la majorité des cadres qui devaient former la classe dirigeante par la suite. C’est ainsi que Marián Calfa, membre du Parti communiste jusqu’à sa dissolution, avait été chef du gouvernement (démocratiquement élu) et continué d’assurer la transition démocratique jusqu’en 1992.
Sans préjuger de la liberté et de la marge de manœuvre qui sont les leurs, les militaires qui détiennent la réalité du pouvoir seraient, à mon humble opinion, avisés de garder constamment à l’esprit: 1) cette remarque de Talleyrand à Napoléon selon laquelle « on peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus »; 2) qu’un État a l’efficacité et la crédibilité de ses gouvernants; 3) qu’un État ça s’incarne à l’intérieur du territoire national comme à l’extérieur; le choix de qui doit être quoi et quand ne peut donc pas être opéré avec légèreté. Personne n’a à gagner, ni d’un gouvernement de novices, ni d’un gouvernement fait de bric et de broc. Car, dans un cas comme dans l’autre la probabilité de l’échec est forte. Lequel échec, sanctionné par un climat insurrectionnel, pourrait induire un autre putch.
Romuald Assogho Obiang

