Serge Joncour est une figure singulière de la littérature française. Aussi populaire chez les lecteurs qu’à bonne distance des médias, il construit brique par brique depuis 1998 une œuvre romanesque proche de la nature, qui garde les deux pieds à la campagne. Déjà récompensé du prix Interallié en 2016 (Repose-toi sur moi), du Landerneau en 2018 (Chien-Loup) et du Femina en 2020 (Nature humaine), il est de nouveau dans l’actualité des Lettres à la rentrée de septembre 2023 avec Chaleur humaine. Des livres qui remuent des questions essentielles sur l’amour, la famille, et le monde contemporain en général. Nous lui avions posé quelques questions en 2012 sur son roman L’amour sans le faire, mais aussi sur ses lectures. Un petit coup d’œil dans le rétro à retrouver juste ici.
Dans L’amour sans le faire, Franck, le personnage principal, quitte la ville pour retrouver sa maison familiale à la campagne. Ce retour s’apparente à un voyage dans le temps…
Il y a encore deux ans, quand j’allais à la campagne voir ma famille, il n’y avait pas internet. En termes de civilisation, je passais à autre chose. Matériellement, quand tu vas dans le Lot, par exemple, tu retrouves cela et ça commence dès ton arrivée en train : il n’y a pas de TGV mais un train corail, les voies ne sont pas toujours parfaitement entretenues et on s’arrête dans des gares où on ne croise personne. Il y a 40 ans c’était déjà ces mêmes trains qui s’arrêtaient aux mêmes gares. Sur les autres lignes, ailleurs en France, le progrès a fait son œuvre. On a plus vite fait de se rendre au Caire que dans le Lot. Au-delà du « voyage dans le temps », il y a une dimension très symbolique dans le fait que Franck ait oublié le chargeur de son portable par exemple. Oublier son portable, cela change son rapport au monde. On établit de nombreux repères, on se rassure avec cet outil là et lorsqu’il n’est plus là on se retrouve quasiment nu et en même temps soulagé.
Ce décalage, je le ressens à chaque fois que je vais dans ma campagne et c’est celui que prend – violemment – Franck dès son arrivée dans la région de son enfance.
Vous montrez d’ailleurs un monde qui meurt, qui n’arrive pas à s’adapter. La ferme de la famille de Franck doit se moderniser pour survivre.
Le frère décédé de Frank voulait probablement moderniser la ferme. La faire passer à une autre époque. Il y a un conflit de générations qui n’est pas facile à assumer. Dans certaines régions ce sont les mêmes étables qu’il y a 40 ans…
Ce conflit de génération est visible dans le roman à travers la relation entre le père et le fils. Pourquoi leur est-il si difficile de communiquer ?
La reprise du contact est impossible entre les deux. Leurs communications passent par le silence. Le fils qui devait reprendre la ferme étant décédé, c’est à lui, Franck, de la reprendre. Mais Franck est sorti du schéma familial, il est parti de la ferme. Sauf que lorsque l’on sort du schéma familial, cela relève de la trahison affective, sociale et historique. Au nom de quoi tu revendiques le droit d’être caméraman, écrivain, ou autre, et en ville ? Ce sont des questions qui concernent de nombreuses fermes qui ne peuvent continuer à cause de cela. Je vois une nouvelle génération qui n’a pas envie de travailler 15 heures par jour à la ferme. Entre deux générations, c’est dur de s’avouer ça. D’où le non-dit.
Ceci étant dit, je n’ai pas un regard négatif du « non-dit ». Cela peut être une forme de communication entre deux personnes comme ici entre le père et le fils. Il y a parfois des choses qu’on ne se dit pas mais que l’on sait l’un de l`autre et qu’on a l’intelligence ou simplement la pudeur de ne pas se dire. Il y a, chez les gens de la campagne, une intuition, un rapport à l’environnement mais aussi aux autres qui est plus dans l’immédiateté, dans la réalité de la chose que dans les mots.
Dans votre roman, le fils revient tout de même vers sa famille. Peut-on y voir une volonté de renouer avec le schéma familial ?
Il y a 10 ou 15 ans, j’avais écrit un texte, plutôt une comédie d’ailleurs, sur le thème de la réconciliation des générations. Moi je suis d’une génération pour laquelle il fallait fuir le schéma familial. C’était presque une compétition entre nous : dès le bac et l’obtention du permis de conduire, c’était à qui partirait le plus vite de chez ses parents. Aujourd’hui je vois que les foyers familiaux sont de plus en plus multi-générationnels, un peu comme en Italie. C’est quelque chose qui me semble aujourd’hui assez accepté alors qu’avant ce n’était pas le cas. Il y a une forme de réconciliation entre les générations, de recomposition du schéma familial. J’ai l’impression ou disons plutôt l’intuition que bientôt la famille sera la seule dimension un peu rassurante de la société. C’est ce que j’ai voulu montrer à la fin du roman.
Au centre du roman se trouve un personnage plutôt inattendu, un jeune garçon qui s’appelle Alexandre, prénom que portait le frère décédé de Franck.
J’ai failli intituler ce roman L’Enfant solaire car c’est lui qui permet de résorber cette situation, c’est le moteur du roman. L’attention se déporte sur lui, ce qui permet d’éviter tous les conflits qui auraient immanquablement ressurgis entre le fils Franck et ses parents. Il injecte des éléments totalement inattendus.
Je me suis servi de mon histoire car c’est un enfant qui existe vraiment. Il a 9 ans aujourd`hui. Plus généralement, je suis fasciné par ces jeunes enfants qui utilisent presque instinctivement des outils tels que les téléphones portables ou les tablettes. Ils savent très vite s’en servir alors qu’au même âge ils seraient bien incapables de pêcher par exemple. C’est presque de l’ordre de l’évolution de l’espèce…
On retrouve dans L’amour sans le faire certains éléments du western : les fermiers qui vieillissent, les voisins ennemis, les territoires immenses, la chaleur intense… Peut-on rattacher ce livre à ce genre, selon vous ?
J’ai essayé de faire un roman américain. C’était effectivement l’une de mes volontés. le roman aurait d`ailleurs pu se terminer en un sanglant règlement de comptes mais j’ai conçu patiemment cette fin pour la faire sortir du schéma classique du western. Je suis revenu à une sensation plus réelle et authentique, plus pacifiée. Je voulais que le chemin du héros aille vers une pacification.
Vous citez d`ailleurs l’État américain du Montana à un moment du récit mais vous situez assez précisément l’action de votre roman aux Bertranges en France profonde. Un western peut-il légitimement avoir la France pour cadre ?
Le Montana que je cite, c’est une référence à Jim Harrison mais ce Montana, on l’a aussi en France… On peut se perdre sur des kilomètres dans certaines régions de France. Mais vivre reclus ici, sans électricité et en puisant l’eau à la source, si cela est possible, a un côté un peu ringard alors que ce serait quelque chose de très fort et de très symbolique aux États-Unis. On n’est pourtant pas loin de la mythologie du cow-boy. Mes beaux-frères, je les vois ainsi : comme des cow-boys.
En termes de littérature, il me semble que la littérature contemporaine française est plus urbaine même si certains auteurs parlent magnifiquement de la campagne comme Charles Juliet ou Marie-Hélène Lafon, qui parlent également des paysans.
Quel est le sens du titre du roman ? Il semble à première vue concerner le couple du roman mais il s’avère en fait plus large que cela…
C’est l’amour qui peut exister entre un père et son fils. Un amour qui n’est pas manifeste. C’est l’amour sans le dire mais c’est l’amour quand même. L’Amour qui n`est pas forcément sexuel. Il y a beaucoup de couples qui sont aussi dans ce rapport là.
Je voulais prendre le contrepied de la vision uniquement érotique de l’amour qu’on nous impose souvent. Ce n’est en effet pas l’unique dimension de l’amour.
Les deux héros du livre, Franck et Louise, qui nous sont présentés dans la quatrième de couverture se rencontrent d’ailleurs assez tard dans le roman.
Ils sont côte à côte sans se voir. Ils sont liés sans le savoir. Louise en sait beaucoup sur Franck car le frère de celui-ci avec qui elle vivait lui en a beaucoup parlé alors que Louise est, pour Franck, une quasi-inconnue. J’aime cette dimension : ce sont deux êtres qui sont à l’ombre d’une autre vie et qui d’un seul coup, sortent de cette ombre.
Vous aviez déclaré il y a quelque temps en interview que vous vous cachiez toujours derrière vos personnages. Est-ce toujours le cas dans ce roman ?
Mes personnages ont souvent été moi mais camouflés. Dans ce roman je me cache moins qu’avant, c’est vrai. Le décor de ce roman, il existe, le personnage de l’enfant qui est au centre du récit, il existe aussi. Il y a des éléments de réel. Disons qu’il est autobiographique à 80 %. Mes parents sont à la campagne. Moi, j’ai vécu enfant à la fois à Paris et à la campagne. Je ne suis ni d’un côté ni de l’autre. Quand je vais là-bas, il me faut toujours un certain temps d’acclimatation. Quand je reviens je suis perçu comme quelqu’un de la ville et le pacte social se refait très vite autour d’activités physiques concrètes : aller chercher du bois, refaire une clôture, etc. Si je ne fais pas cette démarche, je suis foutu pour le reste de mon séjour. C’est un moyen de renouer avec cette culture émérite. C’est exactement ce qui se passe pour le héros du roman. Il lâche sa caméra pour aider les autres.
Je dois par ailleurs dire que ce roman, je l’avais d`abord écrit à la première personne avant d’opter pour la troisième personne. De cette première personne il reste quelques résidus dans le texte final. C’est presque un « il » subjectif. De ce « je » il reste une immédiateté dans la perception des choses ainsi qu’une certaine authenticité de ce qu’il livre de son passé. Le « il » peut être plus autobiographique que le « je » , qui lui peut parfois n’être qu’un paravent.
Le film Superstar de Xavier Giannoli sort à la fin du mois d’août 2012. C’est l’adaptation de votre roman L’Idole, publié en 2004, qui racontait l’histoire d’un inconnu devenu célèbre du jour au lendemain. Vous doutiez-vous que ce thème serait encore d’actualité près de 8 ans plus tard ?
Je le pressentais mais je précise que le réalisateur va réactualiser un peu le roman. Aujourd’hui, n`importe qui peut très facilement sortir de l`anonymat en très peu de temps grâce à YouTube par exemple. Quand je l’ai écrit, YouTube n`existait pas. Tout cela ne fait que décupler cette boulimie, cette frénésie d’être célèbre et surtout cette facilité pour le devenir.
C’est aussi un film sur l’emballement médiatique. Un fait anodin peut aujourd’hui envahir l’actualité médiatique, voire même la sphère politique. Je pense que le film est très bon, très fort. Il devrait faire réfléchir les spectateurs sur de nombreux embrasements médiatiques contemporains à propos d’un tweet ou d`une déclaration…

