Depuis le milieu des années 1980 la langue française est sans véritable adversaire dans nos families, et ce n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’un ensemble de raisons politiques, historiques et sociales dont voici les principales:
1. Pendant le siècle et demi de colonisation française, le français avait été imposé comme langue administrative, éducative et judiciaire, créant un fossé socio-économique entre les rares indigènes qui maîtrisaient le français et l’ultra-majorité qui ne le parlait pas du tout. Les personnes ne maîtrisant pas le français se trouvaient désavantagées dans l’accès aux services publics, aux emplois et aux opportunités économiques.
Lors de l’indépendance en 1960, les élites gabonaises qui avaient très largement bénéficié de ce système colonial firent le choix de maintenir le français comme langue officielle pour deux raisons: garantir une continuité administrative et internationale (entre autres avec les anciennes colonies françaises d’Afrique), et conserver leurs privilèges ahurissants sur les populations illettrées.
2. Le gouvernement gabonais post-indépendance a maladroitement concentré ses institutions et son administration à Libreville, faisant du français la seule langue de communication officielle. Cette décision a marqué pour toujours l’administration, la politique et l’économie: le français est devenu la langue exclusive pour les affaires, les lois, les décrets, et les documents officiels.
Tout ceci a réduit la visibilité et l’usage des langues locales, malgré leur importance culturelle et historique. Aujourd’hui les jeunes générations formées en français et en anglais ont moins d’opportunités d’apprendre et de préserver les langues locales, ce qui contribue à l’érosion progressive de celles-ci et à la perte des savoirs traditionnels et des pratiques culturelles insolites.
3. Sur le plan positif, aujourd’hui la langue française nous aide à lutter contre le repli identitaire. On m’a récemment raconté une histoire qui se déroule en cette année 2024 au Gabon, dans un service gouvernemental de la transition. Quand le chef de service convoque une réunion, la plupart des collaborateurs s’expriment librement dans un dialecte particulier, pendant que les autres qui n’y comprennent rien du tout restent muets. Embarrassé par le spectacle de ses propres frères et sœurs de même ethnie, le chef de service leur rappelle à chaque fois qu’ils ne sont pas seuls dans la pièce, donc il faut parler en français. Les bavards se taisent sur-le-champ… pour recommencer la prochaine fois. Et le cycle continue.
Voici la question: que se passerait-il au Gabon si tous les autres services du pays se regroupaient également selon leurs langues vernaculaires respectives? D’abord il y aurait fragmentation de l’espace de travail, ce qui nuirait à la cohésion et à l’efficacité. Ensuite il y aurait des malentendus, des erreurs, et une baisse de l’efficacité. Les processus de prise de décision et d’exécution des tâches seraient gravement ralentis, la productivité pourrait en souffrir en raison de la nécessité d’adapter les stratégies et les méthodes de travail à plusieurs langues.
Nous assisterions aussi à la formation des ghettos ou ségrégations linguistiques, limitant les opportunités de mélange et de coopération entre différents groupes, ce qui inéluctablement exacerberait les tensions interethniques et interrégionales.
En résumé, Monsieur le chef de service, vous devez corriger ça rapidement.
4. Aujourd’hui le français joue un rôle crucial dans l’intégration sociale en permettant aux individus de différentes régions et groupes linguistiques divers de travailler ensemble, de se comprendre et de partager un objectif commun. La promotion des langues vernaculaires en milieux professionnels pourrait affaiblir ce tissu commun, entraînant des difficultés dans la construction d’une identité nationale cohérente. Toutefois le défi consiste à trouver un équilibre entre la valorisation des langues locales et le maintien de l’unité et de l’efficacité dans les environnements de travail.
5. Aujourd’hui la langue française joue un rôle fondamental dans la facilitation des mariages mixtes au Gabon, en permettant la communication et la compréhension entre personnes d’origines culturelles et linguistiques très diverses. Prenons l’exemple d’un benga du Cap Estérias qui souhaiterait épouser une eviya de Ngouassa, sur la rive droite de Fougamou. En premier lieu les deux futurs conjoints ont besoin d’une communication inter-culturelle simplifiée: le français, en tant que langue commune servirait de pont entre eux. En deuxième temps ils ont besoin de construire une relation et un projet commun: le français leur permettrait de se comprendre sur des questions importantes telles que les traditions, les rôles familiaux et les objectifs de vie. Troisièmement le français permettrait à leurs familles de réduire les malentendus culturels qui pourraient survenir si la langue était une barrière. Quatrièmement le français permettrait à tout le monde de participer pleinement et partager des expériences importantes pendant les cérémonies du mariage et la vie quotidienne des futurs mariés. Cinquièmement le français permettrait la préservation de leur harmonie culturelle: les benga et les eviya pourraient interagir sans que les uns dominent les autres, et vice versa.
En conclusion, bien que la langue française nous ait été imposée pendant la période coloniale, elle n’a pas empêché la valorisation de nos dialectes locaux depuis l’indépendance en 1960. En examinant la situation des pays comme le Nigéria, le Ghana et le Kenya, il est clair que la coexistence de la langue coloniale avec les langues locales est possible et même encouragée.
Là-bas les langues locales sont intégrées dans les systèmes éducatifs, les médias et les affaires publiques. Les populations continuent de s’exprimer aisément dans leurs langues d’origine tout en utilisant l’anglais pour des besoins administratifs et internationaux.
Cela montre que les nouvelles technologies et les confessions religieuses n’ont pas diminué l’usage des langues locales, au contraire elles ont souvent contribué à leur renforcement à travers la musique, la traduction des textes sacrés et les prédications hebdomadaires.
Au Gabon le système Bongo-PDG qui a régné pendant les 56 dernières années n’a pas initié une politique efficace pour promouvoir et protéger les langues vernaculaires. Pour inverser la tendance actuelle il est nécessaire d’adopter des réformes qui protègent les minorités ethnolinguistiques et favorisent la création des médias communautaires et le soutien conséquent des chercheurs gabonais.

