« De la banalisation de l’abstentionnisme électoral » par Täre Evivi NGUEMA

Les résultats officiels du scrutin référendaire de novembre 2024 ont confirmé une constance depuis 1993 au Gabon.

Si en effet les élections législatives de 1990 et l’élection présidentielle de 1993 avaient enregistré un taux d’abstention relativement faible, on peut noter que depuis le référendum de 1995 une ligne de fracture s’est dressée entre les électeurs et la classe politique. Non seulement le taux d’abstention est allé de façon croissante, mais il a surtout pris des formes de défiance politique plus radicale, aidé en cela par de nombreux appels au boycott lancés par les opposants et la société civile.

Défiance politique, car comme le montre Pierre Rosanvallon, dans son ouvrage sur la Contre-démocratie, montrait que l’abstention politique est dans les sociétés contemporaines une expression politique de défiance du peuple. Pour lui ce n’est pas seulement un rejet des gouvernants mais une remise en cause du système politique, appelant à plus de démocratie et à une proximité plus étroite des électeurs dans la décision politique. Autrement dit, les forts taux d’abstention qui se multiplient est une demande implicite des citoyens à participer eux-mêmes au pouvoir de décision. L’abstention pose certes la question de la légitimité politique des gouvernants mais pour le professeur Rosanvallon, les sociétés tentent de sortir d’un système politique qui réduit le temps démocratique au temps électoral. La démocratie et la légitimité politique ne doit pas se résumer aux élections. La démocratie, vue sous cet angle ne se limite pas qu’à sa dimension quantitative, à la légitimité des suffrages obtenus, elle implique une dimension qualitative qui permet aux citoyens d’évaluer, de juger et de sanctionner la gouvernance ou les dirigeants du pays. Cet appel a une démocratie de proximité de plus en plus accrue ne touche pas que les pays occidentaux.

Partout dans le monde les citoyens expriment le même besoin de participation politique et la question de la défiance politique est tout aussi visible à travers les taux d’abstention aux différents scrutins.

Au Gabon, la réflexion sur la question de l’abstentionnisme a déjà été abordée. Dans son ouvrage paru en 2011  » Qui t’a fait roi », Guy Rossatanga-Rignault traitait la question en la mettant en rapport avec la légitimité politique. S’il reconnaît qu’il s’agit d’un problème structurel et d’une épine dans la democratie, le professeur Rossatanga-Rignault se conter dresser des explications généralistes de type:L’abstentionnisme serait le fait d’une lassitude car en Afrique la tradition électorale serait encore trop courte, d’une part, et d’autre part, les élections ne changent rien à la vie des citoyens.

En lisant son ouvrage, on comprend globalement qu’en Afrique l’abstentionnisme est inhérent aux élections. Pour lui, c’est peut-être le système politique ou la démocratie électorale qu’il faut remettre en cause. Il suggère de réinvestir la définition même du pouvoir politique en reconsidérant qu’en Afrique le pouvoir sacré et obéit à d’autres dimensions liées à la terre et à la parenté. Il s’appuie pour le démontrer sur le pouvoir traditionnel Mpongwè. Il invite donc à prendre en compte la dimension traditionnelle du pouvoir politique. Cet argument qui n’est pas nouveau au Gabon avait déjà été proposé par Leonard Andjembé en 2006 dans son ouvrage sur les sociétés traditionnelles.

De fait, le problème de l’abstentionnisme préviendrait du fait que la démocratie électorale serait inadaptée pour l’Afrique. Peut-être est-il temps de faire un autre postulat. La démocratie électorale s’est belle et bien adaptées pour l’Afrique mais c’est parce que les élections sont mal organisées, truquées et validées par des institutions dont les citoyens doutent de la légitimité et de l’impartialité que les électeurs n’ont pas du tout confiance au vote. Au contraire d’un rejet d’une démocratie dite occidentale pas suffisamment ancrée en Afrique, il faut résolument se dire que les citoyens expriment le besoin d’une véritable démocratie fondée sur des institutions légitimes et authentiques.

De fait, dès lors que les institutions électorales seront toujours illégitimes et « sous ordre », les électeurs bouderont toujours les urnes et l’abstentionnisme exprimera indubitablement une défiance politique et un rejet des gouvernants.

Cela appelle donc à réévaluer la légitimité des institutions qui organisent, proclament et valident les élections. Cela passe par une plus grande proximité entre les citoyens et les institutions politiques.

Laisser un commentaire