La méthode cynique, de coutume dans l’univers de la politique politicienne mais dont le système BONGO-PDG a fait son expédient de prédilection, qui consiste à se fabriquer des boucs émissaires parmi des gens extérieurs à l’action gouvernementale (à qui on va imputer tous les maux, conjoncturels comme structurels, du pays) n’a pas, à ce qu’il semble, perdu de son pouvoir libératoire sous la Transition.
En 2001, alors que j’étais chargé de la Communication et des Relations publiques du Syndicat National des Enseignants et Chercheurs du Gabon (SNEC), j’avais commis une tribune au sujet des crises récurrentes qui ont jalonné l’histoire de l’éducation et de l’enseignement supérieur publics autour des mêmes problématiques.
Dans cette tribune longue de quatre pleines pages, publiée en deux livraisons dans l’hebdomadaire « Misamu » de l’abbé Noël Ngoua, j’arguais que le pouvoir gabonais a invariablement visé à « en finir, non pas avec les problèmes [du reste facilement solubles pour l’essentiel], mais avec les personnes qui les soulèvent. »
C’est ainsi que des acteurs sociaux ont été soudoyés, intimidés, littéralement kidnappés par des éléments encagoulés, maintenus en captivité dans des conditions souvent inhumaines, soumis à la torture, voire envoyés ad patres, dans le but d’étouffer et de décourager la contestation.
Le tout à l’ombre de la justice et sur fond d’une réthorique lénifiante et vicieusement droit-de-l’hommiste.
Le bilan économique, social et humain de cinquante-six ans d’un régime prédateur et criminogène insensibilisé à la détresse populaire, notamment grâce à la connivence (intéressée, forcée ou volontairement servile) des élites, est suffisamment parlant pour que la peine ne vaille d’épiloguer.
Près d’un an après la clôture du Dialogue national inclusif (qui a accouché de 600 résolutions plus ou moins contraignantes, dont le suivi de la mise en œuvre a été confié à un comité éponyme étrangement aux abonnés absents depuis lors), et à quelques semaines de la présidentielle — et, donc, de la fin théorique de la Transition qui a été annoncée comme devant marquer la fin de la tyrannie et de la mal gouvernance personnifiées en diable par Ali Bongo Ondimba et consorts — il n’est pas prématuré de solliciter des « voix autorisées » qui se sont abonnées à la riposte contre de prétendus ennemis du CTRI qu’elles se fassent davantage disertes à propos du bilan des deux ans de pouvoir sans partage ni entraves socio-politiques et, pourquoi pas, sur le point de savoir si un tel bilan augure le futur radieux pour les Gabonais auquel les putschistes du 30 août 2023 se sont formellement engagés à travers aussi bien le préambule de la Charte de la Transition que le discours (suivi d’un serment) prononcé par leur commandant le 4 septembre 2023.
En partant des événements du DNI jusqu’au scrutin présidentiel à venir, lequel sera sans nul doute le moins concurrentiel et le moins équitable de l’histoire démocratique nationale des 36 dernières années.
Sans omettre, évidemment, l’adoption d’une constitution excessivement présidentocratique et d’un code électoral qui est parti pour instituer — à rebours de la norme constante dans le monde civilisé — l’immixtion fluide et permanente dans les processus électoraux et politiques (qui relèvent du droit commun) des militaires assujettis à la loi martiale et justiciables des tribunaux militaires, des comptables publics (qui résisteront difficilement à la tentation de s’en mettre plein les poches pour financer leur ambition politique), et des magistrats (qui potentiellement seront amenés à entendre et à juger des rivaux politiques, et à trancher des litiges impliquant ces derniers), et dont les dispositions transitoires prolongent de fait le régime d’exception de sept ans au minimum à compter du 12 avril 2025.
Dans son serment adressé aux juges constitutionnels en présence des « forces vives de la nation » et des corps constitués et diplomatiques, l’homme à qui devait incomber de conduire la Transition a juré « devant Dieu et [devant] le peuple gabonais de préserver en toute fidélité le régime républicain (…) de remplir [ses] fonctions dans l’intérêt supérieur du peuple, de préserver les acquis démocratiques, l’indépendance de la patrie et l’intégrité du territoire national. »
Il s’y est, en outre, engagé « solennellement et sur l’honneur à mettre tout en œuvre pour la réalisation de l’unité nationale. »
Comment imaginer que d’aucuns encouragent les auteurs de ces engagements et serments à s’en délier unilatéralement au risque d’avoir à répondre tôt ou tard de l’accusation de parjure?
Sauf à faire la politique de l’autruche, l’argument péremptoire — éculé à force d’être servi à la ronde — selon lequel les choses auraient été pires sous Ali Bongo résonne de plus en plus comme une tromperie aux oreilles de Gabonais excédés par :
– le déchirement continu du tissu social et le délabrement dangereux de l’état de la nation sous les coups de boutoir de tribalistes agissant à visage découvert, et probablement incités par des mentors aux desseins funestes tapis dans l’ombre;
– la prééminence au sein des organes de la Transition de gens à qui correspondrait facilement l’épithète « fossoyeur de la République »;
– la systématisation de la circulation des élites gouvernementales, administratives et managériales mécaniquement au sein d’une noblesse familiale d’État, sinon par cooptation à base d’affinités consanguines, claniques, matrimoniales et autres;
– plusieurs mois de bourses scolaires et universitaires impayées;
– les coupures intempestives du courant électrique;
– la résurrection, aux allures d’un doigt d’honneur fait au peuple, du PDG dont les contributeurs au DNI ont pourtant majoritairement exigé le démantèlement et l’interdiction définitive.
Le comble, quand on songe que ce que les Gabonais ont attendu des militaires dans la phase de la Transition c’est de bien faire, et pas nécessairement de faire de même ou moins mal qu’Untel.
Du reste, quelle valeur ajoutée y aurait-il à limiter son rayon de comparaison à un pouvoir qu’on dit avoir renversé parce que précisément le pire imaginable?
Il y a quelque chose de pathétique chez l’adulte (surtout quand il a tout l’air d’un naufragé social repêché par un coup du sort) qui pense duper son monde en renvoyant systématiquement les carences dans la conduite des affaires du pays à la figure d’ennemis imaginaires plutôt que de placer ceux qui sont aux commandes devant leurs responsabilités et de se regarder soi-même dans la glace.
Avec le recul, j’en viens parfois à accorder du crédit à la thèse que les militaires auraient gagné à mener seuls la barque de la Transition, tant il apparaît que celle-ci a été piratée par la faune de chasseurs de primes qu’ils ont eux-mêmes admis à bord au nom de l’inclusion.
Ne pas mettre les pendules à l’heure de vérité avant la fin de la Transition continuerait de donner du grain à moudre aux CTRI-sceptiques et CTRI-pessimistes qui n’ont eu de cesse de clamer que tout a été mis en œuvre à la seule fin de maintenir un homme au pouvoir, envers et contre tout.
En somme, que le « coup de la liberté » n’aura été qu’une apparition spectrale furtive dans le grand cimetière des fausses promesses et des occasions manquées dont le Gabon est la représentation conforme depuis son accession à la souveraineté internationale.
Romuald ASSOGHO OBIANG, (Enseignant-Chercheur à l’UOB)

