« De la Tradition, des Rites et Rituels en Politique » par Täre Evivi Nguema

La cérémonie d’investiture du président de la république le 3 mai 2025 a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Si les critiques se sont focaliser sur le Nganga de cérémonie, de sa légitimité et sa maîtrise des rituels, il est curieux de constater que personne ne s’interroge sur le bien fondé même de cette convocation de la tradition en politique. Cela semble aller de soi. C’est normal, « nous sommes des Bantou », c’est « notre identité », nous devons « valoriser notre culture » et je ne sais quel autre argument que nous brandissons tous à des degrés divers.

On peut mener la réflexion plus loin. Que le Nganga de cérémonie ait été légitime et issu d’un grand conseil des chefs spirituels de nos rites, cela aurait-il changé quelque chose ?Sur le fond, non. Il vaut mieux faire quelque chose plutôt que rien, aurait-on rétorqué !

En réalité les choses sont plus complexes et plus profondes. Il nous faut donc sortir de nos conforts intellectuels et de nos paresses habituelles trop souvent sédimentés par le vernis du spectacle et de l’ego. En décalant le regard sur la longue durée et sur l’objectif de ces rites en politique, ne pouvons-nous pas parvenir à plus de sagesse ?

Autrement dit, au-delà de l’image et du spectacle quelle valeur voulons-nous donner à ces cérémonies de consécration traditionnelle ? Voulons-nous des « rituels m’as-tu vu » pour se vanter d’en avoir ou voulons-nous donner un caractère réellement sacré et sanctuariser définitivement un ou des rites traditionnels au sein des institutions politiques modernes.

UNE ARCHEOLOGIE RAPIDE DE LA TRADITION EN POLITIQUE

Il sera difficile de faire la genèse de la tradition ou du moins de l’occurrence des rites et rituels traditionnels en politique au Gabon. Mais on peut partir d’un fait dit fondateur dans la mémoire collective. En 1931, Léon Mba est jugé à tort ou à raison pour dit-on un crime rituels qui le conduira en prison et en exil en Oubangui Chari. Léon Mba avait été chef Coutumier et adepte du Bwiti.

A son retour d’exil en 1947 fut organisé une rituel de purification dans la forêt devenue sacrée des Sibang.

C’est dire que le lien entre le pouvoir politique et nos rites et traditions est bien ancien. Ce lien n’est pas qu’ancien, il est aussi au cœur même de la conception du pouvoir des dirigeants. Il n’est pas surprenant de voir des dirigeants avant la construction d’un édifice ou l’inauguration d’un pont ou d’une route de procéder à des libations ou à des rituels de bénédictions ou à demandes de protection des génies.

Ces rituels du quotidien politique se sont bien imposés. Avant un meeting ou une cérémonie politique il est habituel de voir les leaders politiques recevoir les bénédictions des mains d’un chef coutumier ou de voir un chef spirituel remettre des objets et symboles du pouvoir politique traditionnel.

On peut donc dire qu’en plus d’être ancien, en politique les rites et traditions sont partout au point il serait incompréhensible qu’un leader politique n’y recourt pas. Pour la doxa, cest devenue la norme.

A chaque élection, les hommes politiques sont même devenus mendiants de ces symboles traditionnels. Il faut absolument se montrer en train de soulever un chasse-mouches, en train de bandir une « torche indigène » allumée. De même, pour montrer son ancrage dans la tradition, récitent désormais leurs arbres généalogiques pour décliner leur filiation ancestrale. Ces phénomènes se sont accentués ces 30 dernières années.

Que ce soit Mba Abessole dans les années 1990 ou Mba Obame en 2009 tout comme Ali Bongo, Jean Ping en 2016 ou Ondo Ossa en 2023, tous ne sont pas privés de montrés leurs torches allumées ou leurs chasse-mouches, preuve indiscutable de leur onction ancestrale.

DES IMPLICATIONS DE CES RITUELS POLITIQUES

Une fois le constat fait d’une occurrence ancienne et omniprésente des rites traditionnels dans la vie politique, il est important de s’interroger sur les implications.

En défendant l’idée que le président de la république doit être consacré dans nos rites et traditions ne disent pas tout. Ce nest pas la question du type de rite ou de qui doit le faire. La question de fonds c’est de savoir quelles en sont les implications spirituelles.

Nos rites peuvent parfaitement s’ajouter au protocole de cérémonie d’investiture sans problème. Il faut surveiller le plan Républicain ce cérémoniel ne fasse pas entorse au principe de séparation des croyances et de l’État. Jusqu’où doit-on appliquer la tradition sans que cela ne heurte la liberté des dirigeants s’ils ne sont pas croyants. Faudra-t-il l’appliquer à toutes les cérémonies Républicaine ?

Le deuxième niveau c’est de savoir ce que cela implique sur le plan spirituel. Nos rites sont associés à des entités qui fonctionnent, aux dire des Nganga eux-mêmes avec des rituels de sacrifice. Pourra-t-on les faire publiquement ?

A mon sens une cérémonie de consécration et de sacralisation du pouvoir doit se faire dans la discrétion car il y a trop de risques de dévoiler des choses aux yeux des profanes qui vont non pas servir nos traditions mais accentuer les accusations et critiques négatives qui leur sont faites. Cela va bien au-delà du foufou spirituel qui peut être préparé. Je suis pour la séparation et la discrétion des rites.

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