Le Président Brice Clotaire Oligui Nguema s’est rendu aux Etats-Unis les 7 et 8 juillet 2025 dans le cadre d’une visite d’Etat sur invitation de son homologue américain, Donald Trump. Une visite qui était annoncée dans les tuyaux depuis quelques mois mais qui se réalise cette fois-ci sous un format assez particulier, puisque d’autres Chefs d’Etat africains y sont conviés en même temps, dans le cadre d’un « Sommet US-Afrique », selon la presse africaine et américaine. Si les véritables raisons de cette invitation sont encore méconnues et que la portée multilatérale des discussions pourrait être importante, les relations bilatérales entre Washington et Libreville devraient être au centre de l’agenda, puisque le Gabon qui a toujours été perçu comme un “pays pivot” en Afrique Centrale, baigne dans des enjeux géopolitiques et économiques qui empiètent sur le faisceau des intérêts politiques, économiques et géostratégiques américains.
Questions géostratégiques ;
Les présidents du Gabon (Brice Clotaire Oligui Nguema), Sénégal (Diomaye), Liberia (Joseph Boakai), de la Mauritanie (Mohamed Ould Ghazouani) et de la Guinée-Bissau (Umaro Sissoco Embaló) seront de l’invitation de Donald Trump à la Maison Blanche. Avec le Gabon, ces pays ont comme dénominateur commun : l’axe côtier allant de l’Atlantique au Golfe de Guinée. Une côte maritime, une route, l’une des plus importantes pour le commerce mondial et en termes de richesses minières. Ces caractéristiques imposent naturellement une perception géostratégique de l’invitation de Donald Trump.
Même si on ignore encore les motivations du Président américain pour qui l’Afrique n’a pas toujours été une priorité de politique étrangère, il y a des constantes de la politique américaine que Trump ne peut ignorer.
D’abord, les questions sécuritaires longeant l’Atlantique restent importantes pour les Etats-Unis. La lutte contre le terrorisme est toujours en bandoulière de la politique américaine en Afrique et le départ des forces américaines du Niger sur demande de l’administration Tiani, ainsi que les mutations géopolitiques dans la région, requièrent des solutions pour la Maison Blanche.
Ensuite, le Golfe de Guinée et l’Afrique de l’Ouest sont de plus en plus marqués par la présence militaire et l’influence de la Russie. Outre les pays (Mali, Niger, Burkina Faso, Centrafrique) où opèrent des instructeurs russes, le groupe Wagner, ou Africa Corps, la présence russe s’est faite aussi à travers la signature d’accords de coopération économique et surtout militaire. Le media Africa Intelligence rapportait en février 2024 la construction d’une base militaire au Togo à la frontière avec le Burkina Faso, en coopération avec la Russie, pour lutter contre le terrorisme. Le 3 avril 2025, le Premier ministre de Sao Tome e Principe, Américo Ramos, a approuvé un accord de coopération militaire avec la Russie, signée il y a un an à Saint-Pétersbourg, par l’ancien ministre de la Défense Jorge Amado sous l’administration Trovoada. Les relations entre Moscou et Bissau se sont largement renforcées au même moment, avec les visites d’Umaro Sissoco Embaló en Russie, dont la dernière remontre à mars 2025. Selon la cellule Info vérif de RFI, la Russie utiliserait aussi le port de Conakry comme hub logistique. “A l’aide d’images satellites, de journaux de bord et de témoignages, les journalistes de RFI ont confirmé que la Russie achemine discrètement d’importantes quantités de matériel militaire via le port de Conakry”, destinées aux partenaires voisins.
Toutes ces tractations sont perçues par l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique), et les Etats-Unis en l’occurrence, comme une offensive russe destinée à renforcer sa présence militaire et navale sur l’axe Atlantique-Golfe de Guinée, selon un rapport de l’ISW (Institute for the Study of War) en coopération avec The Critical Threats Project at the American Enterprise Institute.
L’invitation de ces cinq pays côtiers à la Maison Blanche dans un tel contexte revêt aisément un qualificatif géostratégique. Les enjeux sont d’autant plus complexes quand on y ajoute les nouveaux paramètres de la diplomatie gabonaise dont la diversification des partenaires, les coopérations équilibrées et respectueuses ainsi que le respect de la souveraineté sont les maitre-mots du 1er gouvernement de la 5ème République. Le Président de la République, Chef de l’Etat avait effectué une visite de travail, en Chine, où plusieurs accords destinés à renforcer la coopération sino-gabonaise ont été signés.
Depuis Bill Clinton, les différentes administrations américaines ont toujours accordé une attention particulière au Gabon, avec tantôt les différentes rencontres des Chefs d’Etat américains et secrétaires d’Etat lors conférences diplomatiques. Le rapprochement avec Pékin et les tentatives d’influences russes autour du Gabon peuvent être nécessairement pris au sérieux à Washington et la rencontre entre le Président Brice Clotaire et le Président Trump pourrait indexer cette nouvelle donne géopolitique. Cependant, l’imprévisibilité de Donald Trump et sa politique presque isolationniste sur certaines questions imposent une certaine prudence dans l’analyse prospective.
Questions migratoires et économiques;
Sur un autre registre, la question migratoire intéresse particulièrement le président américain qui en a fait une priorité de politique intérieure et étrangère. Même si les pays invités ont un nombre encore modeste de migrants aux Etats-Unis, le Gabon a souvent servi de points de départ à des tentatives migratoires pour rejoindre l’Europe ou les Etats-Unis. A cela s’ajoute aussi le fait que la côte africaine soit devenue un carrefour de trafic de drogue dont la répression est largement soutenue par Donald Trump dans sa politique étrangère. C’est ce que souligne aussi Zakaria Ould Amar, consultant international originaire de Mauritanie, dans une interview accordée à DW. “Contrôler les migrations et les routes de la drogue, voilà ce qui intéresse vraiment Donald Trump. Ces cinq pays se trouvent directement sur les routes des réfugiés et des migrants qui, au fil des ans, ont envoyé des dizaines de milliers de personnes à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Les routes internationales de la drogue traversent également cette région », a-t-il commenté.
AGOA et aide contre ressources stratégiques;
Du point de vue de la diplomatie économique, les principaux enjeux tournent autour de l’aide américaine et de l’AGOA. Selon le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHOA) de l’ONU, en moins de trois mois, la nouvelle administration en place a suspendu plus de 80% des financements de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), plus grand bailleur de fonds humanitaires au monde qui représentait plus de 40 % de l’aide mondiale en 2024. Le Président Trump a notamment reproché à l’Agence de ne pas s’aligner sur les intérêts américains. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé le 1er juillet que l’Agence cesserait officiellement de mettre en œuvre l’aide étrangère, le programme d’aide étant transféré au département d’État. “Les programmes d’aide à l’étranger qui s’alignent sur les politiques de l’administration et qui font avancer les intérêts américains seront administrés par le département d’État, où ils seront mis en œuvre avec plus de responsabilité, de stratégie et d’efficacité”, a déclaré M. Rubio dans un communiqué.
Jovanny Moubagna, Juriste Publiciste chercheur à l’université Omar Bongo, SGA du Cred et Leader d’opinion. « `

