À lire l’histoire récente du Gabon, il est frappant de constater à quel point ce pays, doté d’une terre fertile, d’un climat favorable et d’un potentiel agricole immense, reste paradoxalement dépendant des importations alimentaires. Un choix de société ? Non. Une stratégie politique délibérée, mise en place dès la naissance du Parti Démocratique Gabonais (PDG) en 1968.
Dans les années 1960, l’agriculture gabonaise était pourtant une activité florissante. Dans des provinces comme le Woleu-Ntem, l’exploitation agricole permettait à de nombreuses familles de financer la scolarisation de leurs enfants au Gabon comme à l’étranger. L’agriculture participait à la mobilité sociale, à l’amélioration de l’habitat et à l’émancipation des populations rurales. Plusieurs hauts fonctionnaires et hommes politiques d’aujourd’hui sont issus de familles d’agriculteurs. Mais cette dynamique a été brisée.
Selon certains historiens et analystes, comme Léon Augé, premier idéologue du PDG, la répartition du revenu national devait impérativement se faire dans le giron du parti, pour conserver un contrôle total sur la société. C’est ainsi que la françafrique, soucieuse de maintenir ses intérêts, aurait « convaincu » le PDG que l’indépendance économique des Gabonais était un danger pour la stabilité du régime. En conséquence, tout secteur qui pouvait générer de l’autonomie — au premier rang duquel l’agriculture — a été sciemment asphyxié.
Le Gabon est ainsi devenu un pays « structurellement non agricole », pour reprendre l’expression de certains économistes, aux antipodes de la réalité de sa population. Pire : pour justifier cet abandon, on s’est appuyé sur des « études scientifiques » menées par des cabinets comme McKinsey, qui recommandaient cyniquement d’importer des produits alimentaires sous prétexte de coûts de production prétendument trop élevés sur place. La thèse de Alexandre Barro Chambrier le rappelle : au nom de la « rationalité économique », on a tué l’agriculture nationale pour mieux importer, enrichissant ainsi quelques réseaux, au détriment de l’intérêt général.
Les effets néfastes de cette stratégie sont toujours visibles aujourd’hui. Un pays largement dépendant des importations, donc vulnérable aux chocs extérieurs. Des villages vidés de leur jeunesse, faute de perspectives. Des prix alimentaires élevés, creusant la pauvreté. Et un tissu productif local qui peine à renaître malgré les discours de relance entendus depuis des décennies.
Plus largement, cette logique de confiscation du revenu national par le PDG a paralysé l’économie tout entière. Plutôt que d’encourager l’initiative privée, l’innovation et l’entrepreneuriat, le système a préféré maintenir une population dépendante des redistributions clientélistes. C’est le sens même du « parti État » : garder la main sur les revenus du pétrole, les redistribuer à une élite restreinte, et offrir quelques miettes au reste de la population pour acheter la paix sociale.
Résultat : après plus d’un demi-siècle de règne du PDG, le Gabon reste prisonnier d’un modèle rentier, où la richesse nationale profite à une minorité et laisse la majorité des Gabonais dans la précarité. Le potentiel agricole, forestier, touristique ou industriel du pays est sous-exploité. L’emploi formel est rare, l’économie informelle omniprésente. Et l’exode rural, faute d’activités viables dans les provinces, alimente l’explosion urbaine et la misère dans les quartiers périphériques.
Aujourd’hui encore, on parle de diversification économique, de transformation locale, de retour à la terre… Mais tant que le Gabon ne se sera pas libéré de la logique prédatrice héritée du PDG — celle qui consiste à faire de la population une clientèle captive plutôt qu’un peuple souverain économiquement — aucune réforme ne tiendra.
Reconstruire l’agriculture gabonaise, encourager les producteurs, investir dans les infrastructures rurales, moderniser les filières, former la jeunesse aux métiers de la terre : voilà le chemin pour reprendre le contrôle de notre destin économique. Et c’est seulement à ce prix que le Gabon cessera d’être une « monarchie pétrolière » dépendante, pour devenir une nation prospère, forte de ses propres ressources et de ses propres bras.
Que reste-t-il à faire ?
Refuser la fatalité. Rompre enfin avec cette logique de rente et de dépendance. Et redonner aux Gabonais les moyens de produire, de transformer et de prospérer hors du giron d’un parti politique.
L’histoire jugera sévèrement ceux qui ont sacrifié le potentiel agricole du pays pour consolider leur pouvoir. Mais l’avenir appartient à ceux qui oseront redonner à la terre sa place au cœur du progrès.

