Bâti en Italie entre 1173 et 1372, ce joyau architectural est devenu un phénomène de réputation mondiale, échappant à l’observation scientifique. Ses travaux ont été maintes fois interrompus, à cause des problèmes liés à l’affaissement du sol. Mais ce n’est qu’au moment de leurs finitions que les ingénieurs se sont aperçus de l’inclinaison de l’immeuble.
Ce phénomène transposé au fonctionnement de la Cour Constitutionnelle depuis 1990, date de sa création au sortir de la Conférence nationale, a dû inspirer une analogie étrange aux observateurs de l’arène politique gabonaise. Durant cette période, en effet, la partialité de l’institution n’a jamais été si évidente dans ses différentes délibérations. De la sorte que la quasi-totalité des saisines introduites par l’opposition n’avaient jamais prospéré.
On assistait plutôt à une série de cours magistraux du droit public dispensés devant le petit écran avec autant de talent que de zèle par les dirigeants de l’institution, histoire d’entretenir le doute dans l’esprit des requérants.
Puis, patatras, dans la nuit du 30 août 2023, l’édifice s’effondra avec fracas. La moralité de cette mésaventure est que les avocats de mauvaises causes étaient loin d’imaginer que leur strabisme finirait par provoquer des fissures dans les murs d’une maison qui n’allait plus tarder à s’effondrer.
Pour autant, tout s’est achevé dans les décombres. Les dénis de justice manifestes ont fini par rattraper les dirigeants d’une institution qui se prenaient pour des »lumières infaillibles ».
Ironie du sort, l’enthousiasme du citoyen lambda n’aura été que de courte durée. Puisque la confusion n’a pas tardé à s’installer au point que l’opinion reste sceptique quant à la rupture du fil mémoriel de notre société.
Fil mémoriel
Que s’est-il passé ? N’avons-nous pas retenu la leçon ? Dans tous les cas, il y a quelque chose qui cloche. Pour l’essentiel, on retiendra que chaque fois que les lois sont bafouées par le pouvoir qui les a établies, cela entraîne des conséquences graves pour l’État de droit et la société qu’il incarne. Ces répercussions débouchent le plus souvent sur l’atteinte aux droits fondamentaux des citoyens.
Ainsi, le renvoi aux calendes grecques d’une Commission vérité, justice et réconciliation qui aurait pu réhabiliter de nombreux compatriotes ayant subi des injustices terribles sous le régime déchu, est un exemple patent.
Pour avoir ignoré, lors des assises du Dialogue national dit inclusif, les répressions meurtrières postélectorales de 2009 et 2016, bourreaux et victimes n’ont pu s’expliquer pour finalement se pardonner et se réconcilier. Il en va de même pour ceux qui ont perdu leur emploi, en raison de leurs convictions politiques et vivent aujourd’hui dans des conditions dégradantes. Je fais partie de ceux qui vivent ces réalités humiliantes et inhumaines sur lesquelles les gouvernants n’ont jamais osé poser les yeux.
Dans ces conditions, on ne saurait parler ni d’une quelconque »Restauration de la dignité des citoyens » que nous sommes, ni de justice, encore moins de paix sociale. En somme, les assises du Dialogue national ont laissé chez les compatriotes victimes du traumatisme de la terreur un goût de l’inachevé. Par voie de conséquence, tout compatriote régulièrement constitué reste persuadé que le Gabon est un pays distrait par un volcan social qui sommeille dans ses entrailles.
Volcan social
Si de tels préjudices ne sont pas réparés à temps opportun, ils peuvent installer le doute dans l’esprit du plus grand nombre de compatriotes. Ce qui, à terme, pourrait engendrer une perte de confiance dans les nouvelles institutions, sinon une instabilité politique et sociale.
Ce chemin jonché d’embûches peut, du jour au lendemain, aboutir à la remise en question de la légitimité d’un pouvoir que nous avons tous pourtant applaudi des mains et des pieds depuis son installation.
Un proverbe bantou affirme :
»Quand un vieux s’abstient de séparer des enfants qui se frappent dessus, il n’y a pas de doute que c’est sa façon à lui de se battre ». Autrement dit, ce dernier a déjà choisi son camp.
Dans l’absolu, le non-respect des lois peut se traduire par la simple volonté de laisser perdurer des préjudices qui favorisent un camp au détriment de l’autre. Perçu sous cet angle, notre pays pourrait être assimilé à une aristocratie de fait où seuls les noms des mêmes familles figurent sur tous les tableaux.
Certes, le Gabon s’est déjà doté d’un président de la République depuis le 12 avril 2025. Cependant, cette étape cruciale une fois franchie, devrait ouvrir la voie aux autres échéances dans la transparence et la responsabilité, afin que chaque porteur d’ambitions soit rassuré.
Mais il se trouve qu’au moment où l’on assiste d’un côté au »Bal des Revenants » dans l’arène politique, on fait planer de l’autre côté l’épée de Damoclès sur les jeunes formations politiques dont la virginité politique semble curieusement perçue comme une tare congénitale par des censeurs en mal d’inspiration.
Il s’agit d’une menace sérieuse qui interpelle l’instinct de survie des différents états-majors politiques.
Les premiers signaux de ce nombriliste inquiétant sont apparus avec l’installation des institutions de la Transition, suivie de l’exclusion de la majorité des leaders de partis politiques au Dialogue national dit inclusif, organisé sous l’égide du Comité de transition pour la restauration des institutions (CTRI).
Au paroxysme de ces préjudices, on constate que la plupart des candidats aux élections législatives et locales ont géré ces institutions. C’est donc l’incidence financière générée par ces postes confiés à des proches qui, de surcroît, bénéficient des grâces du nouveau système qui vont constituer autant de trésors de guerre pour faire la différence sur le terrain.
L’odeur nauséabonde de cette imposture empeste l’atmosphère depuis l’entame de la Transition. À cette occasion, on a pu observer l’agitation d’une société civile arrogante et prétendument plus apte à accompagner le nouveau pouvoir dans sa gestion de la chose publique, en lieu et place de la classe politique. Dans les procès d’intention faits à cette dernière, qui est pourtant dans son élément, ses dirigeants n’ont-ils pas subi l’acharnement de certains compatriotes affichant parfois l’image de ces chiens atteints de la rage et donc prompts à mordre ?
Notoriété affaiblie
Mais revenons à la mère des lois qui peine à retrouver ses marques depuis la fin du règne controversé des »3M ». À ce jour, l’opinion n’a pu observer des changements significatifs dans la gestion de l’institution.
Au seuil de ce double scrutin qui pointe à l’horizon, l’idéal serait que la Cour constitutionnelle face montre de réactivité et d’impartialité dans le rendu des requêtes formulées devant elle.
Au cours de ces dernières semaines, de nombreux partis politiques lui ont adressé des saisines dont la pertinence est éloquente, mais qui sont toujours pendantes, alors que le processus électoral, lui, se poursuit comme si de rien n’était. Au moment où tous les projecteurs de l’actualité politique sont braqués sur cette institution, seuls ses dirigeants peuvent redonner l’espoir à une classe politique désabusée, en se débarrassant des vestiges de la Tour de Pise et du sentiment d’injustice qu’elle a engendré longtemps par le passé.
On se souvient que ce déni de justice, à répétition, avait alors provoqué des tensions sociales et même des mouvements de protestation populaire. Le peuple gabonais, sous la Vème République, n’a pas besoin d’un tel scénario pour dissiper ses contradictions. Il gagnerait plutôt à ce que cette institution prestigieuse qu’est la Cour constitution soit une armure imparable contre les inégalités et de nouveaux abus. Il est de son devoir de prévenir les conflits dont on a souvent tendance à sous-estimer les conséquences.
Au demeurant, on n’a pas besoin d’attendre que l’orage éclate pour réparer la toiture de sa maison. De même, pour protéger les droits des citoyens, un pouvoir légitime n’attend point d’être surpris par la tempête non plus. C’est seulement de cette manière que le reflet de la Tour de Pise sera brûlé dans notre conscience collective.
John Wilfried SEGA, Journaliste en chef

