L’illusion africaine de la Cour Constitutionnelle : Une politique myope et une tragédie du pouvoir

Dans nombre de pays africains – et le Gabon ne fait pas exception – persiste une idée saugrenue, vestige des pratiques politiques les plus archaïques : celle selon laquelle un chef d’État garantirait son pouvoir en nommant un ami, un parent, un proche, une compagne ou un copain à la tête de la Cour Constitutionnelle. Cette croyance, indigne d’une démocratie moderne et d’une pensée politique mature, relève à la fois d’une myopie politique et d’une cécité intellectuelle.

Ceux qui s’y accrochent ignorent une règle d’or, simple mais implacable : la manière d’acquérir le pouvoir conditionne toujours la manière dont on le perd. Ils feignent également de ne pas comprendre qu’il existe, dans la vie politique, une dimension irrationnelle, indomptable, que ni les institutions ni les hommes ne peuvent complètement maîtriser. La lutte pour l’acquisition et la conservation du pouvoir ne se joue pas uniquement sur le terrain rationnel des stratégies visibles. Elle plonge aussi ses racines dans l’imprévisible, dans l’inattendu, dans cette part d’ombre que les anciens nommaient la Fortune.

Voilà pourquoi il est illusoire de croire qu’une institution présentée comme « neutre » ou « apolitique », ou qu’une personnalité prétendument loyale, puisse garantir la stabilité ou la longévité d’un pouvoir. Seul DIEU – diront les croyants – peut disposer souverainement du destin des hommes et des nations Aux gouvernants, donc, de prononcer avec humilité et respect le nom du SEIGNEUR (cf. Moïse, Les dix commandements et le veau d’or ).

L’histoire récente nous l’enseigne avec force. Le dispositif de sécurité militaire et de surveillance technologique le plus sophistiqué au monde fut pourtant sévèrement mis en échec lors des attentats du World Trade Center. Voilà le paradoxe des puissances, voilà la tragédie du pouvoir : aucune forteresse humaine n’est invincible, aucune institution n’est infaillible, aucune garantie terrestre n’est absolue. Surtout pas celle des Cours Constitutionnelles africaines!

Les institutions, comme les hommes qui les dirigent, sont limitées dans l’espace et dans le temps. Elles ne se développent jamais dans un sens d’expansion indêfinie. Devant la puissance de la Fortune – cette mystérieuse déesse aux origines brumeuses – l’homme finit toujours par s’effacer, « comme à la limite de la mer un visage de sable » , pour reprendre les accents de Michel Foucault.

Il n’est donc pas utile, ni même sain, de cultiver cette fiction politique selon laquelle il suffirait de placer tel ou tel individu à la tête de la Cour Constitutionnelle pour assurer la conservation ou l’agrandissement d’un pouvoir.

Ce dont les États africains ont réellement besoin, ce sont de bonnes lois et de bonnes armes : les premières pour structurer la cité, les secondes pour protéger la communauté politique. Le reste n’est que mirage, superstition institutionnelle, logiciel dépassé d’une gouvernance qui refuse de se moderniser.

Aidons nos chefs d’État à sortir des illusions, à renouveler leur manière de gouverner, et à garantir enfin le vivre civil des peuples africains. Dans la sagesse linguistique fang, on dit volontiers : « Medan’g â’sse  » – que cela soit entendu.

Au coeur des critiques adressées aux Cours Constitutionnelles africaines émerge une évidence que les sociétés africaines n’ont cessé de rappeler à travers leurs maximes traditionnelles. Dans l’univers culturel fang, une sagesse dit :  » édzome dâ wi sô étsigne m’biègne » .

Cette parole ancestrale n’est pas une simple formule : elle constitue un principe de régulation morale du pouvoir. En la rappelant aujourd’hui, nous devons mesurer l’ampleur du décalage entre l’idéal communautaire de responsabilité et la pratique institutionnelle qui, trop souvent, confisque la souveraineté populaire. L’ « illusion africaine » de la Cour Constitutionnelle se manifeste précisément dans cette rupture : une institution censée incarner la volonté collective finit par s’en éloigner, oubliant que la légitimité ne se décrète pas, elle se cultive dans la mémoire vivante du peuple.

L’histoire retiendra non pas ceux qui ont occupé des postes, mais ceux qui ont su s’effacer pour que triomphe l’intérêt général. L’avenir se construit sur la sagesse des choix présents.

L P visionnaire

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