Il existe une forme de silence qui n’est pas une simple absence de bruit, mais une présence de la honte. Au Gabon, alors que l’autoritarisme se pare de nouveaux habits et que l’injustice s’installe dans le quotidien comme une fatalité géographique, un constat s’impose, glacial : le retrait des consciences.
En tant que chercheurs, universitaires et cadres, nous semblons nous être murés dans une tour d’ivoire de confort ou de prudence, laissant le peuple seul face à une « aigreur » qui ronge les liens sociaux. Cette indifférence n’est pas une neutralité ; elle est l’engrais de l’arbitraire. Car lorsque ceux qui ont le privilège de comprendre choisissent de se taire, leur mutisme devient le socle sur lequel s’édifie l’indécence du pouvoir.
L’intellectuel entre confort et compromission
Le premier symptôme de notre faillite est la mutation de l’intellectuel en « gestionnaire de carrière ». En sciences de gestion, nous étudions l’efficacité des organisations, mais qu’en est-il de l’éthique de notre propre organisation sociale ? On assiste à une institutionnalisation de la « gamelle » : le diplôme ne sert plus à libérer les esprits, mais à négocier un strapontin administratif.
L’intellectuel gabonais illustre tragiquement le concept de « servitude volontaire » d’Étienne de La Boétie. Le jargon académique devient une barrière de classe, un voile pudique jeté sur la réalité. En restant confinés dans l’entre-soi, nous commettons ce que Frantz Fanon redoutait : la transformation de l’élite instruite en une bourgeoisie parasitaire, déconnectée des masses.
L’indécence face à l’injustice
L’indécence réside dans le contraste insupportable entre le savoir possédé et l’inaction manifestée. Pour Albert Camus, l’intellectuel est celui dont la fonction est de « ne pas être du côté des bourreaux ». Or, le silence face aux atteintes aux libertés publiques est une signature au bas du contrat d’oppression.
L’autoritarisme ne se nourrit pas seulement de la force brute, mais de ce que Hannah Arendt nommait la « banalité du mal » : une incapacité à juger et à s’opposer moralement aux rouages du système. Posséder les clés de la compréhension du monde et les garder dans sa poche pendant que la cité s’étouffe est une faute éthique majeure.
L’aigreur galopante : le prix de l’abandon
L’un des phénomènes les plus alarmants du Gabon actuel est cette « aigreur galopante ». Elle est le fruit d’un abandon. Comme l’expliquait Pierre Bourdieu, l’intellectuel a pour mission de restituer aux dominés le sens de leur dépossession. Sans ce travail de médiation, le citoyen sombre dans un cynisme destructeur. Cette rupture crée un terrain fertile pour le populisme. L’aigreur est le cri d’un peuple orphelin de ses penseurs.
Pour une praxis de la responsabilité
Pour sortir de cette indécence, nous devons passer de la contemplation à la praxis. La solution ne réside pas dans une nouvelle théorie, mais dans un engagement éthique renouvelé : Le Devoir de Vérité : Sortir de l’autocensure. Nous devons redevenir ceux qui rendent le réel intelligible pour tous, loin des cercles de pouvoir.
La Solidarité avec le « Gabon Profond »*: L’expertise en management et en organisation doit servir à outiller la société civile face à l’arbitraire, et non uniquement à optimiser des systèmes oppressifs. L’Indépendance comme Éthique : Refuser la cooptation systématique pour restaurer la crédibilité de la parole savante.
L’Histoire ne retiendra pas le nombre de diplômes cumulés, mais ce que nous avons fait de notre voix quand le silence était devenu une complicité. Le réveil de la « sentinelle » est l’unique remède à l’autoritarisme et le seul chemin pour transformer l’aigreur actuelle en un projet de nation digne et juste.

