Le Gabon se trouve à un tournant décisif de son histoire économique. Alors que le pays s’efforce de diversifier son économie et d’améliorer sa gouvernance financière, une confusion persiste dans le débat public et parfois même dans les sphères décisionnelles : celle qui assimile la gestion des finances publiques à une simple gestion bancaire à grande échelle. Cette confusion n’est pas anodine ; elle révèle une méconnaissance fondamentale des mécanismes de la Valeur Publique qui entrave notre capacité collective à mettre en œuvre les réformes nécessaires.
Deux philosophies radicalement opposées : Profit vs Utilité sociale
La différence entre la gestion des finances publiques et la gestion bancaire ne se réduit pas à une question d’échelle. Il s’agit d’une distinction de nature.La banque fonctionne selon une logique de rentabilité financière immédiate. Son objectif est l’accroissement de la valeur actionnariale (Shareholder Value). Ses décisions obéissent à des critères de solvabilité et de rendement. Une banque peut, et doit, refuser de financer un projet non rentable, aussi socialement utile soit-il.
L’État, et singulièrement des institutions comme la Direction Générale de la Comptabilité Publique et du Trésor (DGCPT), répond à une tout autre rationalité. Sa mission première est la création de Valeur Publique, telle que théorisée par Mark Moore (1995). Les finances publiques sont l’instrument par lequel la collectivité décide d’allouer ses ressources pour produire ce que Richard Musgrave (1959) appelait des « biens tutélaires ». L’État finance des écoles dans l’Ogooué-Lolo ou des infrastructures numériques dans le Woleu-Ntem non pas parce que c’est rentable financièrement, mais parce que c’est une exigence de souveraineté et d’équité territoriale.
L’investissement dans le capital humain : Une rentabilité que le bilan ignore
L’illusion bancaire nous pousse à voir l’éducation ou la santé comme des « charges » qu’il faudrait compresser pour équilibrer un bilan. Or, les Sciences de Gestion, à la suite des travaux de Gary Becker, nous enseignent que ces dépenses sont en réalité des investissements dans le Capital Humain.
Contrairement à un prêt bancaire, l’investissement public produit une rentabilité sociale diffuse et différée. Une population mieux formée est une population plus productive, générant la croissance de demain. Gérer l’État avec une « myopie bancaire », c’est sacrifier le Gabon de 2040 sur l’autel d’un ratio de liquidité immédiat en 2026.
Le risque et sa gestion : L’État comme assureur de dernier ressort
Pour une banque, le risque est un paramètre à minimiser ou à tarifer. Pour l’État, le risque est parfois une mission. L’État doit assumer des risques que personne d’autre ne prendra : investir dans des secteurs naissants ou soutenir le tissu social en temps de crise. La gestion des finances publiques exige une soutenabilité de long terme, là où le secteur bancaire est contraint par des cycles de performance trimestriels.
Les implications pour le Gabon d’aujourd’hui
Cette distinction impose quatre impératifs pour notre pays :
Professionnaliser sans dénaturer : Nos cadres à la DGCPT ou au Budget doivent maîtriser les outils modernes (comptabilité d’exercice, budgétisation par objectifs), mais ils ne doivent pas devenir des banquiers. Ils doivent rester des serviteurs de l’intérêt général, capables d’analyser le coût-bénéfice social d’une dépense.
Sortir du piège de l’austérité comptable : Un déficit public n’est pas un échec s’il finance des infrastructures productives. La dette souveraine est un levier de développement stratégique, pas une simple ligne de crédit.
Valoriser le Capital Humain : La diversification économique (agriculture, numérique, bois) ne réussira pas par la seule logique du marché. Elle nécessite un État stratège, prêt à financer les externalités positives nécessaires au décollage du secteur privé.
Une transparence démocratique, pas seulement technique : Si la banque rend compte à ses actionnaires, l’État doit rendre compte au peuple souverain. La redevabilité ici n’est pas qu’une question de chiffres, c’est une question de légitimité.
Conclusion : Assumer la différence pour bâtir l’avenir
En 2026, le Gabon a l’opportunité de refonder son contrat social financier. Pour cela, nous devons cesser de confondre les instruments et les finalités. La finance bancaire est un moteur essentiel de l’économie de marché, mais les finances publiques sont le cœur battant de la Nation.
En tant que chercheurs et citoyens, nous devons plaider pour une gouvernance qui allie la rigueur des outils de gestion à la hauteur de vue de l’intérêt général. C’est à ce prix que nous construirons une économie forte, non pas seulement sur le papier des bilans, mais dans la réalité du quotidien de chaque Gabonais.
Wilfried Erisco MVOU-OSSIALAS (WEMO), Doctorant en Sciences de Gestion option Management des Organisations, Libreville, Gabon

