La pratique, devenue presque routinière au Gabon, consistant pour certains responsables sortants à vider leur bureau en emportant non seulement des documents et supports numériques, mais aussi le mobilier de travail — fauteuils, armoires, imprimantes, tables de réunion, et jusqu’aux objets décoratifs — appelle une analyse dépassant l’anecdote. Elle interpelle le juriste, le sociologue et le philosophe politique tant elle met en lumière la tension entre fonction publique et appropriation privée, entre État impersonnel et pouvoir personnalisé.
1. Droit public : la confusion entre chose publique et chose personnelle
Du point de vue du droit public, l’affaire est claire : les biens mobiliers affectés au service public relèvent du domaine public mobilier ou, à tout le moins, du domaine privé de l’État soumis à affectation. Leur emport constitue une forme de détournement de biens publics, à plus forte raison lorsqu’ils compromettent la continuité matérielle du service administratif. Les systèmes de droit administratif contemporains ont tranché depuis longtemps en faveur de l’impersonnalité du service public (Duguit) et de l’obligation de continuité (Hauriou), deux principes fondamentaux qui exigent que les biens matériels nécessaires à la mission publique ne puissent quitter l’administration au gré des mouvements de carrière.
Le déficit gabonais n’est pas tant l’absence de cadre juridique — le droit existe — que l’absence de formalisation procédurale (inventaire, passation, certification) et de sanction effective. À cet égard, la remarque d’Hauriou selon laquelle « l’État devient réel par ses organes et durable par ses procédures » trouve ici son actualité : la faiblesse des procédures rend l’État fuyant, volatil, sans permanence.
2. Sociologie bureaucratique : de la domination patrimoniale à la bureaucratie inachevée
Si l’on mobilise la sociologie weberienne, le phénomène révèle une bureaucratie inachevée où subsistent les traits de la domination patrimoniale. Max Weber décrivait celle-ci comme un mode d’exercice du pouvoir où l’administration d’un territoire ou d’un office est assimilée à la gestion d’une maison, les biens et ressources étant perçus comme relevant de l’autorité privée du détenteur de la fonction. Dans une telle configuration, le fauteuil n’est pas un meuble administratif mais un signe de prestige personnel, et l’armoire un attribut du pouvoir domestiqué.
La pratique gabonaise actuelle s’inscrit précisément dans cette zone grise : la fonction publique n’est pas encore devenue totalement fonction désindividualisée, où l’occupant est interchangeable et où le bureau ne survit pas seulement à l’homme, mais lui préexiste. Le mobilier qui s’emporte est le symptôme visible de l’absence d’objectivation institutionnelle du pouvoir. L’État ne s’anhistorise pas, il se personnalise.
3. Philosophie politique : mémoire, institution et matérialité de l’État
Sur le plan philosophique, la question dépasse le mobilier : elle touche à la matérialité de l’État. Un État n’existe pas seulement par ses textes ou ses symboles ; il existe par ses structures, ses archives, son patrimoine mobilier, bref par ce que les pragmatistes appelleraient ses conditions matérielles de persistance. Sans archives, il n’a pas de mémoire. Sans mobilier, il n’a pas de spatialité fonctionnelle. Sans procédures de transmission, il n’a pas de durée.
L’emport du mobilier est ainsi la traduction la plus triviale mais aussi la plus brutale de ce que Claude Lefort désignait comme la tentation de réincarner le lieu du pouvoir. Là où le pouvoir démocratique suppose un lieu vide, occupé successivement par des fonctionnaires dont il ne dépend pas, la privatisation informelle du mobilier réaffirme symboliquement que le lieu appartient à celui qui l’occupe.
4. L’État sans mémoire : continuité administrative et dépérissement institutionnel
Le cas gabonais se distingue par l’addition paradoxale de deux maux :la disparition ou l’inaccessibilité des archives (mise en lumière dans l’affaire du traité de Bata, révélatrice de lacunes structurelles), et la disparition du mobilier, révélatrice d’une conception purement subjective du service public.
La bureaucratie moderne est pourtant fondée sur la mémoire de l’État (archives) et sur sa stabilité matérielle (mobilier). Sans elles, la République est condamnée à l’éternel recommencement, à la reconstruction perpétuelle de ce qui existe déjà, à la perte du capital administratif et à l’impossibilité de l’apprentissage institutionnel.
5. Conclusion : pour une réforme culturelle de la fonction publique
Pour rompre avec cette logique patrimoniale, la 5ᵉ République gabonaise devra accomplir bien plus qu’une réforme juridique : elle devra entamer une réforme culturelle de la fonction publique, restaurer la distinction entre personne privée et personne publique, introduire des procédures contraignantes de passation, d’inventaire et de conservation, et revaloriser la notion même de patrimoine administratif.
Moderniser l’État gabonais implique de rappeler une évidence :le pouvoir se transmet, mais il ne se déménage pas.
Dr Alain Boulingui Moussavou, Philosophe moral et politique

