« Insécurité, prédation et abandon de l’Etat » par Jean Arsène Houla- Houla

La sécurité n’est ni un luxe ni une question accessoire que l’on peut reléguer derrière les calculs politiques. Elle est le fondement de la souveraineté, la première responsabilité d’un État envers son peuple. L’attaque récente d’un chalutier au large des côtes gabonaises, avec enlèvement d’hommes, n’est ni un accident ni un fait isolé. Ce n’est pas la première attaque de ce type. Et c’est précisément cette répétition qui interpelle : *comment une telle opération a-t-elle encore pu se produire, alors que les risques sont connus et documentés ?

Depuis des années, le Golfe de Guinée est identifié comme une zone à risques, marquée par la piraterie, les trafics et les enlèvements. Les autorités gabonaises ne pouvaient ignorer ces menaces. Pourtant, la prévention est restée insuffisante, révélant *une absence de vision stratégique de la sécurité maritime* et, plus largement, de la maîtrise du territoire national. Cette carence s’inscrit dans un système politique davantage préoccupé par la conservation du pouvoir et la captation des richesses que par la protection effective des espaces vitaux du pays.

Le Gabon est un pays riche, et cette richesse est largement connue. Pétrole, manganèse, bois, ressources halieutiques, biodiversité, position stratégique sur le Golfe de Guinée : ces atouts, qui devraient renforcer la souveraineté, deviennent paradoxalement des facteurs de convoitise lorsque l’État ne contrôle plus pleinement son territoire.

Dans cette non-maîtrise de la territorialité, les richesses combinées du Gabon sont exposées et offertes à la prédation de bandits de tout genre, qu’ils opèrent sur terre ou en mer.

À cette vulnérabilité structurelle s’ajoute un facteur aggravant majeur : *une immigration massive* et insuffisamment contrôlée, dans un pays dont l’espace est vaste, faiblement peuplé et administrativement fragile. Le problème n’est pas l’immigration en tant que phénomène humain, mais l’absence de *politique publique rigoureuse de contrôle,* d’identification et d’intégration. Lorsque l’État ne sait pas précisément qui entre sur son territoire, qui s’y installe durablement et dans quelles conditions, il renonce de facto à une part de sa souveraineté.

Cette immigration non maîtrisée complique considérablement le travail des forces de sécurité. Elle favorise l’installation de populations hors recensement, la constitution de zones urbaines et périurbaines échappant à l’autorité publique, et rend plus difficile la distinction entre citoyens, résidents réguliers, migrants en situation irrégulière et individus aux intentions criminelles. Dans un tel environnement, les réseaux de trafic, de piraterie et de criminalité transnationale trouvent un terrain favorable pour se fondre dans la masse, recruter, circuler et opérer avec une relative impunité.

La mer n’échappe pas à cette dynamique. Les filières criminelles qui opèrent dans les zones maritimes s’appuient souvent sur des relais à terre : logistique, renseignements, repli, blanchiment. Une immigration non contrôlée, combinée à une administration poreuse et parfois corrompue, facilite l’implantation de ces réseaux. L’attaque du chalutier illustre cette articulation entre vulnérabilité maritime et défaillance terrestre : un espace maritime peu surveillé adossé à un territoire insuffisamment maîtrisé.

Les conséquences sociales sont tout aussi préoccupantes. Dans un contexte de chômage massif et de précarité, la pression exercée sur l’emploi informel, le logement et les services publics nourrit les frustrations et les tensions. Ces rivalités, lorsqu’elles ne sont pas encadrées par une politique publique forte, peuvent être instrumentalisées, favorisant le repli identitaire et fragilisant la cohésion nationale. L’insécurité devient alors à la fois criminelle et sociale.

Plus grave encore, la répétition des attaques et l’absence de réponses dissuasives crédibles envoient un message dangereux : *le territoire gabonais est perméable, la réaction étatique est lente, et le risque encouru par les criminels est limité. Cette perception renforce l’attractivité du pays pour les réseaux de prédation, attirés à la fois par la richesse des cibles et la faiblesse des contrôles.

La question centrale n’est donc pas de savoir si ces attaques pouvaient être évitées, mais pourquoi elles ne l’ont pas été. Un État qui dispose de ressources financières importantes, mais qui ne sécurise ni ses frontières, ni son espace maritime, ni ses flux migratoires, fait un choix politique implicite. Or, sans maîtrise de la territorialité — terrestre, maritime et humaine — aucune richesse ne protège, aucun pouvoir ne dure et aucune souveraineté n’est réelle.

L’attaque du chalutier doit être comprise comme un avertissement sévère. Tant que le Gabon ne placera pas la sécurité globale, la maîtrise des frontières et la régulation ferme et humaine de l’immigration au cœur de son projet national, ses richesses continueront d’attiser les convoitises et son territoire restera exposé aux violences et à la prédation. Un État qui ne contrôle plus qui entre, qui circule et qui opère sur son sol et dans ses eaux finit toujours par perdre, progressivement, le contrôle de son destin.Face à la répétition des attaques, à l’enlèvement d’hommes au large de nos côtes et à la vulnérabilité croissante de notre espace national, une évidence s’impose : la sécurité du Gabon ne peut plus être pensée de manière fragmentaire ou secondaire. Elle doit devenir une priorité absolue, structurante et transversale.

Le Gabon que nous devons construire est un Gabon qui maîtrise son espace terrestre, aérien et maritime, qui protège ses frontières et qui assume une régulation ferme, juste et rigoureuse de l’immigration. Un Gabon qui sait précisément qui entre sur son territoire, qui y circule et qui en sort, quelles qu’en soient les modalités. Car sans cette maîtrise de la territorialité, aucune richesse n’est protégée, aucune souveraineté n’est réelle et aucun développement n’est durable.

Refonder l’État gabonais passe nécessairement par cette exigence : replacer la sécurité au service du citoyen et de la nation, et non d’un régime ou d’intérêts particuliers. La sécurité n’est pas une option politique, elle est une condition de survie nationale. Tant que le Gabon ne reprendra pas pleinement possession de son territoire et de ses frontières, il restera exposé aux convoitises, à la violence et à la prédation. L’avenir du pays dépend de ce choix.

Laisser un commentaire