« Contre le mirage du rétablissement de la peine de mort au Gabon par EPB

La tentation de rétablir la peine de mort ressurgit périodiquement dans le débat public gabonais, à mesure que s’aggravent les violences, les enlèvements et les crimes de sang. Pourtant, cette tentation repose sur une illusion dangereuse. Juridiquement abolie au Gabon depuis 2010, et pratiquement abandonnée depuis les dernières exécutions de 1985, la peine capitale n’a jamais constitué une réponse durable ni efficace à l’insécurité. La recrudescence actuelle des crimes ne procède pas de l’absence de la peine de mort, mais bien de la faiblesse de l’État à restaurer l’autorité de ses institutions et à assurer une gouvernance crédible.

Comme le rappelait avec lucidité Paul Valéry :  » Si l’État est fort, il nous écrase. Si l’État est faible, nous périssons . » Le Gabon d’aujourd’hui illustre tragiquement la seconde hypothèse. La montée de la criminalité est le symptôme d’un État fragilisé, incapable d’assurer la prévention, la dissuasion et la sanction effective des crimes dans le respect de la loi. Police défaillante, justice lente ou politisée, impunité sélective : voilà les véritables causes de l’insécurité. Réintroduire la peine de mort reviendrait à masquer ces carences structurelles par une mesure spectaculaire, mais fondamentalement inefficace.

Sur le plan éthique et moral, la peine de mort pose un problème irréductible. Elle nie le caractère sacré de la vie humaine et institue l’irréversibilité dans un système judiciaire par nature faillible. Aucun État n’est à l’abri de l’erreur judiciaire, encore moins un État dont les institutions sont fragilisées. Condamner à mort, c’est accepter que l’erreur devienne définitive, sans possibilité de réparation. Une société juste ne peut se construire sur l’irréparable.

Politiquement, la peine capitale est souvent l’aveu d’un échec. Elle traduit l’incapacité de l’État à gouverner autrement que par la peur. L’histoire montre qu’elle ne dissuade pas durablement le crime, mais qu’elle banalise la violence institutionnelle. Un pouvoir qui tue pour prouver son autorité finit par saper sa propre légitimité. La véritable force d’un État réside dans la solidité de ses institutions, la compétence et l’intégrité de ceux qui les dirigent, et la confiance des citoyens. Car, il faut le rappeler avec force : les institutions ne valent que ce que valent les hommes qui les incarne, et on juge un homme à la qualité de son entourage.

Du point de vue religieux enfin, qu’il s’agisse du christianisme majoritaire au Gabon ou des autres traditions spirituelles, la vie humaine demeure un don sacré. La justice doit viser la rédemption, la répartition et la protection de la société, non la vengeance. Ôter la vie au nom de la loi revient à nier toute possibilité de repentance et de transformation, fondements mêmes de la morale religieuse.

En définitive, la peine de mort est une déshumanisation de l’humanité, un retour sans appel à l’animalité. Elle ne répare pas la société, elle la durcit. Le Gabon que nous appelons de tous nos voeux – un Gabon engagé sur la voie de la Ve République, de la bonne gouvernance et de la félicité collective – ne saurait s’accommoder de pratiques archaïques, indignes de son ambition et de son essor. Restaurer l’État, renforcer les institutions, moraliser la gouvernance et rendre la justice crédible : telle est la seule voie véritable pour lutter contre le crime et réconcilier la nation avec elle-même.

Il nous faut collectivement résister à la tentation de distraire le Président de la République, Chef de l’État et Chef du Gouvernement, en lui soumettant de faux problèmes ou en réouvrant de faux débats, uniquement pour flatter, séduire ou donner l’illusion d’une fermeté politique. Le mal dont souffre notre société est profond, systémique, et appelle non des postures faciles, mais la lucidité des analyses, la rigueur de l’esprit critique et le courage des réformes structurelles. À l’heure où le Gabon se cherche et se refonde, les attitudes kounabélistes, les réflexes démagogiques et les courtisans de tout bord doivent être définitivement bannis du débat public. Servir l’État, ce n’ est pas complaire au pouvoir par des slogans ou des diversions, mais éclairer l’action publique par la vérité, aussi exigeante soit-elle, afin que la République se construise sur des bases solides, humaines et durables.
Le Politiste visionnaire, Pr EPB
-Maître de conférences des universités CAMES (éthique, morale et politique)
-Intervenant à l’École d’État-Major de Libreville (2007 – 2010 / Éthique et Polémologie).

Laisser un commentaire