Parmi les millions de supporters qui ont animé la TotalEnergies CAF Coupe d’Afrique des Nations Maroc 2025, une silhouette s’est détachée avec une intensité particulière. Michel Kuka, plus connu sous le nom de Lumumba VEA, n’est ni joueur, ni officiel, ni dirigeant.
Pourtant, sa présence, sa posture et surtout son message ont traversé le tournoi comme un fil invisible reliant les stades à l’histoire du continent. Sosie troublant de Patrice Lumumba, il en a repris les traits, la posture droite et le regard habité, au point de donner l’impression que l’icône congolaise avait quitté les livres d’histoire pour réapparaître dans les tribunes.
Vêtu comme Patrice Emery Lumumba, avec son costume, sa cravate et son allure solennelle, Michel Kuka ne s’est pas contenté d’une ressemblance physique : il en a incarné aussi la dignité et la gravité.
Le premier Premier ministre du Congo indépendant, assassiné le 17 janvier 1961, demeure l’un des symboles les plus puissants de la lutte africaine pour la souveraineté et la liberté. Une date qui résonne encore comme une plaie ouverte dans la conscience du continent. Soixante-quatre ans plus tard, dans les stades marocains, cette mémoire a retrouvé un visage, une posture et une voix.
Quand le Maroc salue Lumumba
L’un des moments les plus marquants du tournoi est survenu lors du match Maroc – Cameroun. Dans un stade porté par l’enthousiasme du public, le visage de Patrice Lumumba a été brandi par des supporters marocains. L’hommage était d’autant plus saisissant que, ce jour-là, la RDC avait déjà quitté la compétition et que Michel Kuka était rentré à Kinshasa. Pourtant, son absence n’avait en rien effacé son empreinte.
Dans les gradins, des supporters des Lions de l’Atlas avaient repris son symbole : le portrait de Lumumba VEA levé à bout de bras, la main droite dressée vers le ciel, comme un salut de mémoire et de dignité. Une scène rare dans un match de phase finale de CAN, presque irréelle par sa force.
Le stade, d’ordinaire noyé sous les chants et les percussions, a marqué un instant de suspension. Les applaudissements ont pris le relais, longs, appuyés, respectueux. Le temps d’un moment, le football s’est effacé devant quelque chose de plus grand : un symbole venu du Congo, mais parlant à toute l’Afrique.
Ce geste spontané n’avait rien d’anecdotique. Pays hôte, le Maroc avait voulu faire de cette CAN une vitrine du continent dans toute sa richesse — sportive, culturelle et historique. En reprenant l’hommage initié par Lumumba VEA, ses supporters ont montré que la solidarité africaine peut dépasser les frontières, les langues et les rivalités.
Le salut d’Adam Akor
Le lendemain lors de Algérie – Nigeria, un autre instant fort est venu prolonger cette histoire. Après son but, Adam Akor s’est tourné vers les tribunes. Dans un geste simple, il a levé la main droite.
Ce n’était pas un salut adressé à un homme précis, mais à une idée : celle de Lumumba, celle d’une mémoire africaine qui continuait de circuler de gradin en gradin, même après le départ de Michel Kuka.
Dans un football contemporain dominé par les réseaux sociaux et les logiques de marque, ce geste avait quelque chose de presque intemporel. Akor ne célébrait pas seulement un but, il reconnaissait une histoire.
La scène a rapidement fait le tour du continent. Sur les réseaux, des milliers de messages ont salué cette rencontre symbolique entre un joueur, des supporters et une figure majeure de l’histoire africaine. La CAN 2025 venait d’offrir l’un de ces instants qui échappent aux chiffres et aux feuilles de match pour entrer dans la mémoire collective.
Le respect de la Fédération algérienne
L’émotion ne s’est pas limitée aux tribunes. En coulisses, la Fédération algérienne de football a tenu à poser un geste chargé de sens. Des responsables se sont rendus à l’hôtel de Lumumba VEA pour lui remettre des maillots dédicacés de la sélection nationale. Sans caméras, sans mise en scène. Simplement un acte de respect.
Ce geste prenait une résonance particulière au regard de l’histoire. Patrice Lumumba et l’Algérie sont liés par une même trajectoire de lutte et de sacrifice. Dans les années 1950 et 1960, la révolution algérienne avait inspiré de nombreux mouvements de libération africains, y compris au Congo. Lumumba voyait dans le combat du FLN une preuve que l’Afrique pouvait arracher sa souveraineté par la détermination et la dignité.
Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, le pays est devenu un refuge et un soutien pour les mouvements de libération du continent. La figure de Lumumba, assassiné pour avoir voulu un Congo libre, y a toujours occupé une place à part, symbole d’une Afrique trahie mais jamais vaincue.
En allant à la rencontre de Michel Kuka, les responsables algériens n’honoraient pas seulement un supporter, mais tout un héritage panafricain. Ils reconnaissaient en lui un relais contemporain de ce combat historique, un homme qui, à travers les tribunes de la CAN, continuait de faire vivre la mémoire de ceux qui ont payé le prix de la liberté.
Dans un tournoi parfois traversé par la rivalité et la tension, l’Algérie a rappelé qu’au-delà du football, certaines histoires unissent plus qu’elles ne divisent.
Un supporter pas comme les autres
Michel Kuka n’était pas venu chercher la lumière. Il n’a pas sollicité les caméras ni provoqué le spectacle. Il est arrivé avec son drapeau, son portrait et sa conviction. Et la CAN l’a rencontré.
Dans un football de plus en plus mondialisé, où les tribunes se transforment parfois en simples décors, Lumumba VEA a rappelé que le stade reste un espace d’expression, un lieu où l’on peut dire qui l’on est et ce que l’on refuse d’oublier.
Son combat n’est dirigé contre personne. Il est porté par quelque chose de plus vaste : la mémoire, la dignité et la conscience africaine.

