À force de crier au radicalisme sans méthode, on finit par scier la branche sur laquelle les travailleurs sont assis. Le débat actuel sur les grèves et les formes de mobilisation mérite mieux que des slogans émotionnels et des appels à la rupture sans cadre. Il exige un retour aux fondamentaux, au droit, à l’histoire des acquis sociaux, bref, à la pédagogie.
La Constitution, en consacrant la Société civile, n’a jamais acté la disparition des syndicats professionnels. Bien au contraire. Les syndicats restent les seules structures légalement habilitées à défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs, à lancer des mots d’ordre couverts par les textes nationaux et internationaux, et à protéger juridiquement leurs membres. Les mouvements, collectifs et plateformes, souvent dépourvus de personnalité juridique, défendent des causes ; ils ne couvrent pas des salariés.
La question est simple, et elle dérange : qui protège l’agent qui suit un appel à la grève lancé par un mouvement sans statut juridique ? Quel texte ? Quelle responsabilité ? Quelle couverture disciplinaire et administrative ? La réponse est connue : aucune. Et c’est précisément là que le bât blesse.
Or, que voit-on aujourd’hui ? Une promotion insistante des mouvements au détriment des syndicats, parfois encouragée par d’anciens leaders syndicaux eux-mêmes. Ce paradoxe est dangereux : en disqualifiant les syndicats, on expose les travailleurs. Pire, on prépare la mise à mort des élections professionnelles, pourtant prévues par les textes et réservées aux syndicats, pas aux “SOS ceci, SOS cela”.
Il faut le dire sans détour : cette mode des mouvements “SOS”, SOS Éducation, SOS Santé, SOS Pétrole, ne peut pas remplacer des organisations dotées de personnalité morale. Ce n’est pas une question de sympathie ou d’antipathie ; c’est une question de sécurité juridique pour les salariés. L’exemple du secteur pétrolier est éclairant : avec moins d’agents, les syndicats y sont structurés, reconnus et protecteurs. Résultat : en cas de grève, les droits sont couverts. Ailleurs, l’improvisation expose.
Plus troublant encore : la parole publique de certains anciens syndicalistes aujourd’hui à la retraite, à l’image de Simon Ndong Edzo, appelant à la radicalisation des enseignants alors même que les revendications légitimes sont en cours de traitement par le gouvernement. Pourquoi appeler au durcissement quand un rendez-vous d’évaluation est annoncé d’ici le 25 ? Pourquoi ne pas reprendre les cours, rattraper le retard scolaire, et juger sur pièces à l’échéance annoncée ? Le radicalisme pour le radicalisme ne sert ni l’école, ni les élèves, ni les enseignants.
La vérité est moins confortable : le renouvellement des directions syndicales approche. Certains craignent l’épreuve des urnes professionnelles. Et face à cette peur, une tentation apparaît : affaiblir les syndicats pour mieux les contourner, voire les rendre obsolètes au profit de mouvements sans statut, sans élections, sans reddition de comptes. C’est une fuite en avant.
Rappelons l’essentiel, sans émotion inutile : • Le droit de grève est un droit syndical, encadré par des textes. • Le syndicat couvre son syndiqué ; personne d’autre ne le fait. • Les élections professionnelles sont un acquis à préserver, pas à saborder.
Défendre les revendications, oui. Détruire les instruments qui protègent les travailleurs, non. La modernisation du dialogue social passe par des syndicats renouvelés, responsables, élus, transparents, pas par des mouvements éphémères qui exposent ceux qu’ils prétendent défendre.
La pédagogie n’est pas une faiblesse. C’est une responsabilité. Et aujourd’hui, la responsabilité commande une chose : renforcer le cadre syndical, préparer des élections crédibles, protéger les agents, et refuser la confusion qui profite à quelques-uns au détriment de tous.

