Lorsqu’un responsable de l’État affirme publiquement que le Président de la République est le « représentant de Dieu » au motif que « toute autorité vient de Dieu », il ne se contente pas d’exprimer une conviction personnelle. Il opère une rupture brutale avec le contrat social et les principes fondamentaux de la gestion publique.
En tant que chercheur en management des organisations, il me semble impératif de déconstruire cette sacralisation qui, loin d’honorer la fonction présidentielle, en fragilise la légitimité rationnelle et compromet les fondements mêmes de notre République.
1. Le détournement de Romains 13 : Un anachronisme politique et théologique
L’argument invoqué s’appuie sur une lecture tronquée de l’Épître aux Romains (13, 1-7). Pourtant, l’exégèse contemporaine et l’histoire nous enseignent que ce texte n’est pas un blanc-seing accordé à l’arbitraire. Saint Paul écrivait sous l’Empire romain, régime qu’il ne sacralise pas pour autant — sa propre décapitation par Néron en témoigne tragiquement. Paul invitait à l’ordre social nécessaire à la vie en communauté, non à l’adoration des hommes au pouvoir.
La tradition théologique distingue clairement l’*autorité instituée* (la *taxis* en grec, c’est-à-dire l’ordre social) de la *personne* qui l’exerce. Comme l’a magistralement démontré Oscar Cullmann dans *Dieu et César* (1956), le Nouveau Testament maintient une tension critique entre obéissance civile et transcendance divine, préservant ainsi un espace d’évaluation morale du pouvoir temporel.
Comme le soulignait déjà Jean-Jacques Rousseau dans *Du Contrat Social* : « Toute puissance vient de Dieu, je l’avoue ; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu’il soit défendu d’appeler le médecin ? » Il faut radicalement distinguer l’institution de l’autorité (nécessaire à la vie en société) de l’individu qui l’exerce à un moment donné de l’histoire.
Prétendre que le Président est le représentant exclusif de Dieu sur terre est un contresens théologique et un péril politique : si le pouvoir est d’origine divine et s’incarne dans un homme, il devient irresponsable devant les hommes. Or, dans une République — et l’article 2 de notre Constitution proclame le caractère laïc de la République gabonaise — le Chef de l’État est un *mandataire* du Peuple, pas un monarque de droit divin. L’article 1er de cette même Constitution est sans ambiguïté : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants élus ou par voie de référendum. »
2. De la mystique à la gestion : La fin de l’imputabilité (*Accountability*)
En sciences de gestion, le pouvoir ne se « reçoit » pas par onction céleste ; il s’exerce par délégation rationnelle et contrôlée. Selon la Théorie de l’Agence développée par Jensen et Meckling (1976), le dirigeant est un « agent » à qui le « principal » (en l’occurrence, le Peuple souverain) confie un mandat assorti d’objectifs et de moyens. La performance de cet agent repose fondamentalement sur l’*imputabilité* : le devoir de rendre compte de son action sur la base de résultats mesurables et vérifiables.
Bien que cette théorie concerne initialement la firme privée, son extension au secteur public a été solidement établie par les travaux de Terry Moe (1984) sur la nouvelle économie des organisations publiques. Plus encore, la théorie du *stewardship* (Davis, Schoorman & Donaldson, 1997) complète ce cadre en décrivant le dirigeant public idéal comme un « intendant » qui agit dans l’intérêt général par sens du devoir et identification aux valeurs collectives.
Or, un Président qui se présente — ou est présenté — comme « représentant de Dieu » échappe à ces deux cadres théoriques : il ne rend compte ni au Peuple (logique d’agence) ni à l’intérêt général rationnel (logique de stewardship), mais à une transcendance invérifiable et non falsifiable. Cette posture évacue toute possibilité d’évaluation des politiques publiques, substitue la foi au contrôle démocratique, et transforme la critique légitime en sacrilège.
Si le Chef est « l’élu du Ciel », toute velléité de contrôle devient une rébellion contre l’ordre divin. Cette rhétorique produit des effets managériaux désastreux :
– *Évaporation de l’évaluation*: on ne mesure plus l’efficacité d’une politique, on célèbre l’intention supposée divine ;
– *Clientélisme renforcé*: la faveur présidentielle remplace la compétence dans l’accès aux responsabilités ;
– *Désincitation à l’innovation*: pourquoi réformer l’administration si tout procède d’une volonté supérieure ?
– **Impunité structurelle** : l’échec devient théologiquement inexplicable, donc systématiquement externalisé.
Cette posture est radicalement incompatible avec les exigences de la bonne gouvernance. On ne gère pas une Nation avec des incantations, mais avec des indicateurs, une vision stratégique claire et un respect scrupuleux du cadre légal.
3. Les trois formes de légitimité selon Max Weber : Le piège charismatique
Max Weber, père de la sociologie des organisations, distinguait trois types de légitimité du pouvoir : la légitimité *traditionnelle* (fondée sur la coutume), la légitimité *charismatique* (fondée sur le caractère sacré ou exceptionnel du leader) et la légitimité *rationnelle-légale* (fondée sur la loi et les procédures). Dans une République moderne, c’est cette dernière qui doit structurer l’exercice du pouvoir.Sacraliser le Président au Gabon, c’est tenter d’imposer une légitimité charismatique déclinante pour masquer un déficit de légitimité rationnelle-légale. C’est infantiliser le citoyen en lui suggérant que son destin ne dépend plus de son bulletin de vote ni de l’action publique évaluable, mais d’une volonté céleste impénétrable et arbitraire.
Weber lui-même mettait en garde : le charisme, en se routinisant, dégénère souvent en domination traditionnelle ou patrimoniale. Invoquer la providence divine pour légitimer le pouvoir temporel relève précisément de cette *patrimonialisation* que Weber associait aux systèmes pré-modernes, où l’État est confondu avec le patrimoine personnel du souverain (*Économie et Société*, tome 1, chapitre III).
Cette tendance n’est malheureusement pas propre au Gabon. Achille Mbembe, dans *De la postcolonie* (2000), a brillamment analysé comment le « commandement » postcolonial en Afrique cultive une esthétique de la puissance sacrée pour compenser la faiblesse de l’État rationnel. Jean-François Bayart (*L’État en Afrique*, 1989) a documenté cette « politique du ventre » où se mêlent confusion des sphères publique et privée, accumulation prédatrice et théâtralisation quasi-religieuse du pouvoir.
Mobutu se présentait comme un « don de Dieu » au Zaïre ; d’autres leaders africains ont cultivé des auras quasi-messianiques. Ces expériences historiques démontrent que la sacralisation du pouvoir aboutit invariablement à la prédation, à la stagnation et à l’étouffement de toute dynamique démocratique.
Comme le rappelait avec force Frantz Fanon : « Le leader n’est pas un dieu. Il est le premier parmi les égaux. » C’est cette horizontalité républicaine qu’il nous faut restaurer.
4. L’impasse démocratique : Quand la sacralisation empêche l’alternance
La démocratie repose sur un principe simple mais fondamental : la *révocabilité du mandat*. Le pouvoir démocratique est essentiellement temporaire, conditionnel et révocable. Or, comment le Peuple pourrait-il sanctionner électoralement celui qui est présenté comme investi d’une mission divine ?
Cette rhétorique crée une asymétrie fatale pour la démocratie : si le Président réussit, c’est la preuve de sa bénédiction céleste ; s’il échoue, ce ne peut être que parce que le Peuple n’est pas digne de lui, ou que des forces obscures contrarient la volonté divine. Dans les deux cas, le citoyen devient spectateur passif de son propre destin, dépossédé de sa capacité d’agir politiquement.
Les travaux d’Amartya Sen, prix Nobel d’économie, dans *Development as Freedom* (1999), démontrent que le développement humain exige la *capacité d’agir* (*agency*) des citoyens : la possibilité réelle de faire des choix qui affectent leur vie collective. En désarmant symboliquement le citoyen face au pouvoir sacralisé, on compromet les conditions mêmes du progrès collectif et on infantilise une population qui aspire légitimement à être maîtresse de son destin.
L’alternance politique, loin d’être une menace pour la stabilité, est le mécanisme par lequel une société s’adapte, se renouvelle et corrige ses erreurs. La sacralisation du pouvoir la rend théologiquement impossible et psychologiquement impensable.
Conclusion : La République contre l’idolâtrie
Le Gabon de demain ne peut se construire sur des résurgences absolutistes ni sur la nostalgie de monarchies sacrées. Il a besoin de dirigeants qui acceptent leur *finitude* et leur *faillibilité*, car c’est précisément cette humilité qui les rend responsables devant la Nation et capables d’apprendre de leurs erreurs.
Le Président de la République n’est pas l’ombre de Dieu sur terre, mais le premier serviteur de l’État — le premier *comptable* de l’intérêt général devant le Peuple souverain. Sa grandeur ne réside pas dans une onction mystique, mais dans sa capacité à mobiliser les énergies collectives, à arbitrer entre intérêts contradictoires selon la loi, et à rendre compte de ses actes devant les institutions républicaines.
Notre Constitution, nos lois, nos institutions sont les gardiennes de cette rationalité républicaine. Elles doivent le rester.
En définitive, si Dieu juge les âmes dans l’éternité, c’est aux citoyens gabonais, et à eux seuls, que revient le droit et le devoir de juger l’action publique — ici et maintenant — sur la base de la loi, des faits et des résultats mesurables.
Revenons à la raison. Revenons à la République.

