Gouverner après la rupture : Sortir de la nostalgie, assumer la responsabilité

Depuis plusieurs jours, une tentation silencieuse s’installe dans le débat public gabonais : celle de la nostalgie inversée.

À mesure que les difficultés persistent, certains relisent le passé récent avec une indulgence étonnante, allant jusqu’à accorder à l’ancien régime une clairvoyance rétrospective qu’il n’avait pourtant jamais revendiquée. Cette posture, en apparence lucide, relève surtout d’un réflexe politique classique : comparer un présent encore inachevé à un passé dont on a, par fatigue ou par calcul, effacé les échecs structurels.

La rupture politique du 30 août 2023 n’a jamais été un acte de magie institutionnelle. Elle n’a ni réparé instantanément l’État, ni reconfiguré en quelques mois des décennies de désorganisation administrative, de fragilisation sociale et de gouvernance approximative. Gouverner après la rupture, c’est accepter une réalité exigeante : le changement profond est lent, conflictuel, souvent ingrat à court terme. Il réclame non seulement de la volonté, mais une constance politique et morale.

Les nations aujourd’hui érigées en modèles ( Singapour, la Corée du Sud, certaines démocraties européennes ) n’ont pas émergé dans la facilité. Leurs premières années de refondation furent marquées par des grèves sévères, des résistances sociales, des crises de confiance parfois aiguës. Leur force ne résidait pas dans l’absence de tensions, mais dans la capacité de l’État à affronter ces tensions avec méthode, dialogue et cohérence. La stabilité durable ne s’est jamais construite contre les corps sociaux, mais avec eux.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la crise actuelle de l’éducation nationale. Elle n’est ni un accident, ni un caprice corporatiste. Elle est l’expression d’un malaise ancien, nourri par des engagements différés, des promesses non tenues et une lente érosion de la dignité professionnelle des enseignants. Le dialogue est indispensable, mais il ne peut être ni fragmenté ni sélectif. Le refus de certaines concertations, tout comme la difficulté à réunir toutes les sensibilités syndicales autour d’une même table, a contribué à l’impasse actuelle. Le pluralisme des opinions n’exonère personne du devoir de discussion quand l’intérêt national est en jeu.Dans le même temps, les gardes à vue prolongées et parfois excessives visant des syndicalistes retraités venus soutenir le mouvement interrogent profondément. Non sur le principe de l’autorité de l’État, mais sur sa méthode. Dans une République qui se veut refondée, la fermeté ne saurait se confondre avec la brutalité procédurale. Le respect scrupuleux des formes est la condition première de la légitimité. Un État fort n’a pas besoin d’intimider pour être obéi ; il convainc parce qu’il est juste.

Au Gabon, une constante douloureuse persiste : l’engagement politique sincère semble rarement protégé par les lois qu’il défend. Comme si, pour être crédible, il fallait avoir connu la privation de liberté. Le Forum pour la Défense de la République n’ignore pas cette réalité. Son président, Joachim Mbatchi Pambou, a lui-même payé de sa liberté le prix de ses convictions. Ce rappel n’est ni un étendard ni une revendication morale ; il est un témoignage discret de ce que l’histoire politique gabonaise impose trop souvent à ceux qui s’obstinent à parler vrai.

L’histoire politique est implacable avec les pouvoirs de transition. Elle ne juge ni les intentions, ni les discours, mais la méthode et les résultats. Un pouvoir né d’une rupture est d’autant plus attendu qu’il promet de faire autrement. À défaut, la déception s’installe, la parole publique se fragilise, et le scepticisme populaire devient le terrain le plus fertile de l’instabilité future.

À Brice Clotaire Oligui Nguema, Président de la République, revient une responsabilité rare : transformer l’élan de la rupture en une gouvernance lisible, équitable et durable.

Le pays n’attend ni l’infaillibilité ni l’autoritarisme ; il attend de la clarté, de la justice et une capacité à écouter sans se renier.

La Cinquième République ne se construira ni dans la nostalgie du passé, ni dans la crispation du présent. Elle se bâtira dans la patience républicaine, le respect des corps intermédiaires et le courage de corriger ce qui doit l’être.

Gouverner après la rupture, ce n’est pas seulement rompre avec hier.

C’est surtout refuser de reproduire, sous d’autres formes, les silences et les aveuglements d’hier.

L’Histoire observe. Le peuple aussi.

ANGOUE ADZIRE Gaudry Secrétaire Général du Forum Pour la Défense de la République (FDR) .

Laisser un commentaire