La récente intervention de l’honorable Justine Judith Lékogo, ancienne économiste du FMI, concernant les échanges entre le Gabon et le Fonds Monétaire International mérite qu’on s’y arrête avec attention et rigueur. Si son propos se veut rassurant et pédagogique – et je reconnais volontiers la légitimité de cette intention – il me semble qu’il relève davantage d’une communication institutionnelle destinée à faciliter l’acceptabilité sociale que d’une analyse lucide de la trajectoire dans laquelle s’engage notre pays.
En tant que chercheur en sciences de gestion et citoyen gabonais, je me sens tenu à un devoir de clarté. Mon propos n’est pas de jeter la pierre, mais de décoder les mécanismes à l’œuvre, car derrière le paravent rassurant de la « phase préparatoire », se dessine une réalité que nous ne pouvons plus ignorer collectivement : le Gabon s’apprête à signer un contrat d’adhésion à un cadre imposé, et non à déployer une vision véritablement souveraine.
1. La « Phase Préparatoire » : Une Étape Déterminante Minimisée
L’honorable Lékogo affirme qu’aucun programme n’est encore conclu. Sur le plan strictement procédural, c’est techniquement exact. Cependant, quiconque a étudié le fonctionnement des institutions financières internationales sait que la phase dite de « cadrage macroéconomique » est précisément le moment où l’asymétrie de pouvoir s’installe durablement.
Permettez-moi une analogie : lorsqu’un patient entre en salle de pré-opération, on peut affirmer qu’il n’est « pas encore opéré ». Mais les préparatifs en cours déterminent déjà l’issue de l’intervention. De même, lorsqu’un pays entame des « discussions techniques » avec le FMI, c’est qu’il a révélé des fragilités de liquidité que les marchés financiers ne peuvent plus combler à des conditions acceptables.
Dans la pratique du Fonds, les *prior actions* (actions préalables) précèdent toujours la signature formelle. Dire que « nous n’y sommes pas encore », c’est méconnaître que le Gabon exécute déjà, silencieusement, certaines des conditions du Fonds. La trajectoire est engagée, même si le contrat n’est pas paraphé.
2. L’« Appropriation Nationale » : Un Mythe Bien Intentionné
On nous parle d’une « appropriation nationale » du processus, d’un dialogue où nos priorités seraient respectées. Je voudrais croire à cette vision. Mais l’expérience historique – celle du Gabon lui-même dans les années 1980-1990, celle de nombreux pays africains – et la littérature académique sur le management des institutions nous enseignent autre chose.
Les programmes d’ajustement structurel sont des modèles standardisés. En tant qu’ingénieur des systèmes d’information, je sais qu’intégrer un logiciel externe impose toujours à l’organisation locale de s’adapter au système, et rarement l’inverse. Le cadre du FMI fonctionne selon cette même logique : il vient avec sa matrice de conditionnalités – réduction de la masse salariale publique, suppression progressive des subventions, réforme des entreprises publiques, privatisations.
Affirmer que le programme sera « construit avec nos partenaires » relève, je le crains, d’une fiction managériale bien intentionnée. La marge de manœuvre nationale existe, certes, mais elle porte davantage sur le *rythme* que sur la *nature* des réformes exigées.
3. La « Crédibilité Retrouvée » : Un Paradoxe Douloureux
L’auteure soutient que ce dialogue renforce la crédibilité du Gabon sur la scène internationale. Il y a là un paradoxe qu’il faut avoir l’honnêteté de nommer : en finance internationale, on ne sollicite généralement pas le FMI quand on est perçu comme crédible. On le sollicite précisément quand on a perdu l’accès aux marchés financiers à des conditions soutenables.
Faire appel au FMI, c’est reconnaître – et je pèse mes mots – que la signature du Gabon ne suffit plus à rassurer les investisseurs et les créanciers. La « crédibilité » qui sera potentiellement retrouvée n’est donc pas celle du Gabon autonome, mais celle d’un débiteur désormais supervisé, dont le Fonds devient le tuteur et le garant moral.
Ce n’est pas une condamnation morale de ceux qui prennent cette décision – je comprends qu’ils puissent estimer n’avoir pas d’autre choix. C’est simplement la reconnaissance lucide d’une pathologie de gestion qui s’est installée au sommet de l’État, et dont nous payons collectivement le prix.
4 L’Équation Impossible : Rigueur Budgétaire et Justice Sociale
Le texte de la députée tente de concilier « rigueur budgétaire » et « protection des plus vulnérables ». C’est une aspiration noble, et je ne doute pas de sa sincérité. Mais en tant que chercheur, je dois pointer une difficulté fondamentale : en management des organisations, on ne peut optimiser simultanément deux variables contradictoires dans un contexte de ressources fortement limitées.
La « discipline budgétaire » prônée par le FMI passe mécaniquement par la contraction de la dépense publique et donc de la demande globale. Les « filets sociaux » et « mesures d’accompagnement » mentionnés ne sont, dans la réalité concrète des systèmes, que des amortisseurs dérisoires face à la violence de l’inflation structurelle et du chômage que provoquent ces réformes.
Je pense aux fonctionnaires qui verront leurs salaires gelés ou réduits. Je pense aux jeunes diplômés dont les perspectives d’emploi public se réduiront. Je pense aux familles qui subiront la hausse des prix suite à la suppression des subventions sur les produits de première nécessité. L’« aigreur galopante » que j’évoquais dans mes précédentes analyses ne fera, je le crains, que s’accentuer sous ce régime de contrainte.
5. Pour une Transparence Citoyenne de l’Ingénierie Financière
Plutôt que des messages « simples et pédagogiques » destinés – avec les meilleures intentions du monde – à apaiser les inquiétudes citoyennes, nous avons collectivement besoin d’une véritable transparence sur l’ingénierie financière en cours.
Permettez-moi de poser quelques questions précises, en toute bonne foi :
– Quels sont exactement les indicateurs de performance (KPI) qui seront imposés par le FMI ?* Taux de déficit budgétaire, ratio dette/PIB, masse salariale en pourcentage du budget ?
– Quelle évaluation d’impact a été réalisée sur le pouvoir d’achat des ménages gabonais à 12 et 24 mois ? Ces études existent-elles ? Peuvent-elles être partagées ?
– Pourquoi la « restauration des institutions » – objectif que nous partageons tous – doit-elle nécessairement passer par une diminution de la souveraineté budgétaire de l’État ? Ces questions ne relèvent pas de la mauvaise foi. Elles relèvent du droit légitime des citoyens à comprendre les choix qui engagent leur avenir et celui de leurs enfants.
Conclusion : L’Exigence de Lucidité
La tribune de Madame Lékogo témoigne d’une volonté louable d’informer et de rassurer. Mais je crains qu’elle ne constitue, involontairement, une forme d’anesthésie avant une opération douloureuse. Elle prépare les esprits à accepter une cure d’austérité en la présentant comme une opportunité de croissance future.
En tant que chercheurs, enseignants, citoyens engagés, nous avons le devoir de dire les choses clairement, sans agressivité mais sans complaisance : le Gabon ne négocie pas, dans les faits, un partenariat d’égal à égal. Il organise, contraint par les circonstances, une forme de tutelle financière internationale.
Cela ne signifie pas que tout est perdu. Cela ne signifie pas que ceux qui prennent ces décisions sont animés de mauvaises intentions. Mais cela signifie que nous devons collectivement exiger transparence, débat démocratique et mécanismes réels de protection sociale.
Aucune réforme, aussi techniquement bien conçue soit-elle, ne réussira durablement si elle est bâtie sur l’euphémisation du réel et la négation des aspirations sociales légitimes de notre peuple.
L’Histoire – celle que nos enfants écriront – nous jugera sur notre capacité à avoir nommé les choses par leur nom, et à avoir défendu la dignité de notre nation face aux tempêtes économiques.
C’est dans cet esprit de lucidité exigeante mais constructive que j’appelle à un débat national transparent sur l’avenir économique du Gabon.
Wilfried Erisco MVOU OSSIALAS (WEMO)

