Le front social gabonais connaît une montée de tension marquée par la radicalisation de certaines revendications syndicales, en particulier dans le secteur de l’éducation. La grève déclenchée par le mouvement SOS Éducation, en paralysant la rentrée scolaire, a créé un effet d’entraînement qui menace de s’étendre à d’autres secteurs stratégiques tels que la santé, les hydrocarbures et le pétrole.
Cette dynamique, savamment entretenue, installe un climat de crispation permanent, propice à la délégitimation du pouvoir en place. Si les revendications avancées comportent une part de légitimité, elles ne sont ni nouvelles ni conjoncturelles. Elles sont l’héritage de décennies de mauvaise gouvernance sociale, accumulées depuis les années 1990, et jamais traitées en profondeur par les régimes précédents.
C’est l’héritage des systèmes Bongo-PDG et Bongo-Valentin. C’est le résultat de l’opacité, de la gabegie, des détournements massifs, de la corruption et de la paralysation de l’école publique, organisée afin de favoriser l’orientation des enfants vers des structures privées ouvertes par les barons de ces régimes tristement célèbres. Oui, ils ont volontairement laissé pourrir la situation pour en faire un business. La preuve : la famille Bongo-Dabany à elle seule : Michelle Dirat, Ruben Vert, Berthe et Jean, lycée Djoué-Dabany, la liste n’est pas exhaustive.
Pourtant, ces blessures structurelles sont aujourd’hui instrumentalisées, avec une exigence de solutions immédiates, comme si l’Exécutif actuel avait vocation à effacer en quelques mois les échecs de plus d’un demi-siècle : une belle fable.
Cette posture relève moins de l’impatience sociale que d’une stratégie de pression. Car réparer un système éducatif fragilisé exige du temps, des ressources et une méthode rigoureuse. En ce sens, le gouvernement a engagé des actions concrètes : concertations interministérielles, mesures d’assainissement administratif, relance des recrutements, régularisation des carrières et amélioration progressive des conditions de travail. Imputer le malaise social à une équipe gouvernementale installée depuis moins de cent jours relève donc d’un raccourci intellectuel, voire d’une manipulation délibérée.
Mais cette agitation sociale ne saurait être dissociée du contexte géopolitique et économique plus large. En optant pour une politique assumée de souveraineté économique, le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, s’est clairement inscrit en rupture avec les schémas de dépendance hérités. Un choix courageux, mais coûteux sur le plan des relations avec certains intérêts occidentaux, notamment français.
Après avoir perdu plusieurs positions stratégiques en Afrique de l’Ouest, ces réseaux ne peuvent se permettre de voir le Gabon s’émanciper à son tour par une reprise en main de ses ressources. Le rachat d’Assala Energy par l’État gabonais en est l’illustration la plus parfaite. Cette entreprise, jusque-là contrôlée par des intérêts étrangers, constitue un levier majeur du secteur pétrolier national. Sa nationalisation a profondément contrarié des réseaux qui, aujourd’hui encore, chercheraient à en reprendre le contrôle.
À cela s’ajoute la décision souveraine d’imposer la transformation locale du manganèse, rompant avec des décennies d’exportation brute au profit d’industries étrangères. Cette orientation stratégique heurte directement les intérêts du groupe Eramet, qui venait d’achever la construction d’une importante usine de transformation en France, comptant de facto sur la continuité de l’approvisionnement gabonais sans contrepartie industrielle locale.
Ces actes forts ne sont pas isolés ; ils traduisent une volonté claire : réinternaliser la valeur ajoutée, créer de l’emploi local, renforcer la base industrielle nationale et redonner à l’État gabonais la maîtrise de ses secteurs stratégiques. Une ligne politique qui ne peut que susciter des résistances, y compris sous des formes indirectes.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’une riposte par procuration mérite d’être posée. L’instrumentalisation de certains acteurs politiques, de leaders syndicaux radicalisés ou d’activistes sociaux pourrait servir une stratégie de déstabilisation, avec pour but de multiplier les foyers de contestation, à nourrir l’illusion d’un chaos social et, in fine, à rendre le pays ingouvernable.
L’attitude de certains syndicalistes interroge d’ailleurs. Refus du dialogue, exigences irréalistes, logique de confrontation permanente : autant de signaux qui laissent penser que la finalité dépasse parfois le cadre strictement social. Dans ce jeu trouble, le social devient un levier politique et la rue, un outil de pression stratégique.
Face à ces manœuvres, la lucidité est de mise. L’Exécutif gabonais ne peut réussir sans vigilance, sans fermeté dans la défense des choix souverains et sans discernement dans l’identification des véritables partenaires du dialogue social. La stabilité nationale est une responsabilité collective.

