Il existe une forme de silence qui n’est pas une simple absence de bruit, mais une présence sourde de la honte. Un silence qui pèse sur les consciences comme une pierre tombale sur la dignité collective. Au Gabon, alors que l’autoritarisme se drape dans les plis neufs de la « restauration » et que l’injustice s’installe avec l’assurance tranquille des habitudes, un constat s’impose, glacial : le retrait des consciences s’est mué en trahison des clercs.
Nous, chercheurs, universitaires, cadres – ceux qui avons eu le privilège de l’éducation et la responsabilité de la pensée – nous semblons nous être murés dans une tour d’ivoire faite de confort et de prudence calculée. Pendant ce temps, le peuple demeure seul face à une aigreur qui ronge le tissu social comme l’acide corrode le métal. Cette indifférence n’est pas une neutralité. Elle est l’engrais de l’arbitraire. Car lorsque ceux qui possèdent les clés de la compréhension choisissent de se taire, leur mutisme devient le socle sur lequel s’édifie l’indécence du pouvoir.
L’Intellectuel entre Confort et Compromission
Le premier symptôme de notre faillite collective est cette mutation insidieuse de l’intellectuel en « gestionnaire de carrière ». Nous qui étudions l’efficacité des organisations, qu’avons-nous fait de l’éthique de notre propre organisation sociale ? On assiste, impuissants ou complices, à une institutionnalisation de ce qu’on appelle ici la « gamelle » : le diplôme ne sert plus à libérer les esprits, mais à négocier un strapontin administratif, un fragment de pouvoir, une miette du festin.
L’intellectuel gabonais illustre avec une précision tragique le concept de « servitude volontaire » qu’Étienne de La Boétie dénonçait il y a des siècles. Le jargon académique est devenu une barrière de classe, un voile pudique jeté sur la réalité pour mieux l’esquiver. En restant confinés dans notre entre-soi doré, nous commettons ce que Frantz Fanon redoutait le plus : la transformation de l’élite instruite en une bourgeoisie parasitaire, déconnectée des masses qu’elle prétend servir.
Combien sommes-nous à avoir troqué la lucidité contre la sécurité ? Combien avons-nous préféré le silence qui nourrit à la parole qui dérange ?
L’Imposture du Leadership : De la Transformation à la Transaction
Cette démission intellectuelle se prolonge dans une crise sans précédent de nos acteurs non-étatiques. En management, nous distinguons deux formes de leadership qui s’affrontent aujourd’hui dans l’arène gabonaise :Le *leadership transformationnel*est celui qui inspire, qui porte une vision collective et cherche à transcender les intérêts individuels pour le bien commun. C’est ce que le peuple attend encore de ses « sentinelles » : des leaders capables de transformer l’indignation en projet de nation, la colère en énergie constructive.Mais c’est le *leadership transactionnel*qui domine désormais la scène. Ici, l’engagement n’est plus une conviction gravée dans l’âme, mais une monnaie d’échange sonnante et trébuchante. Le leader entre dans une logique de « donnant-donnant » avec le pouvoir : une accalmie sociale ou un ralliement stratégique contre un poste budgétivore, une nomination flatteuse, un accès aux ressources de l’État.
Nous assistons, médusés, à une captation cynique de la rente protestataire. La lutte est devenue un fonds de commerce : plus le leader est bruyant sur la place publique, plus sa « valeur marchande » augmente lors des négociations occultes dans les antichambres du pouvoir. C’est ici que réside l’imposture la plus cruelle : utiliser la détresse du « Gabon profond » comme levier de négociation personnelle, abandonnant les militants ordinaires à la case prison dès que le « deal » est scellé dans le secret des cabinets.
Ces hommes et ces femmes qui croyaient suivre des guides découvrent, le cœur brisé, qu’ils n’étaient que des pions dans une partie d’échecs où seuls les leaders négocient leur propre salut.
L’Indécence face à l’Injustice et aux Arrestations
L’indécence réside dans ce contraste insupportable entre le savoir possédé et l’inaction manifestée face aux atteintes répétées aux libertés publiques. Pour Albert Camus, l’intellectuel est celui dont la fonction première est de « ne pas être du côté des bourreaux ». Or, le silence face aux arrestations arbitraires de ceux qui refusent le récit officiel, de ceux qui osent encore dire non, est une signature apposée au bas du contrat d’oppression.
L’autoritarisme ne se nourrit pas seulement de la force brute et des matraques. Il se nourrit de ce que Hannah Arendt nommait la « banalité du mal » : cette incapacité à juger moralement, à s’opposer aux rouages du système, cette facilité avec laquelle on se persuade que « ce n’est pas si grave » ou que « ce n’est pas notre rôle ».
Posséder les clés de la compréhension du monde et les garder dans sa poche pendant que la cité s’étouffe, pendant que les voix dissidentes s’éteignent derrière les barreaux, pendant que des familles pleurent leurs enfants emprisonnés pour avoir rêvé d’une patrie meilleure – cela constitue une faute éthique majeure. Une trahison de ce que nous devrions être.
L’Aigreur Galopante : Le Prix de la Trahison
L’un des phénomènes les plus alarmants du Gabon actuel est cette « aigreur galopante » qui se répand comme une épidémie dans le corps social. Elle n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit amer d’un abandon et d’une trahison répétés. Comme l’expliquait Pierre Bourdieu, l’intellectuel a pour mission sacrée de restituer aux dominés le sens de leur dépossession, de nommer l’injustice pour qu’elle puisse être combattue.
Sans ce travail de médiation intègre, le citoyen sombre dans un cynisme destructeur. Lorsqu’un leader est coopté juste après avoir mobilisé les foules, lorsqu’il disparaît dans les allées du pouvoir après avoir promis monts et merveilles, il brise le contrat psychologique qui le liait à ses partisans. Cette rupture crée un terrain fertile pour le désespoir, le repli identitaire, la violence latente.
L’aigreur est le cri d’un peuple orphelin de ses penseurs et trahi par ses guides supposés. C’est le poison qui remplace l’espérance quand la confiance a été violée une fois de trop.
Pour une Praxis de la Responsabilité
Pour sortir de cette indécence qui nous étouffe tous, nous devons passer de la contemplation stérile à la praxis libératrice. La solution réside dans un engagement éthique renouvelé, dans un réveil des consciences qui ne peut plus attendre :*Le devoir de vérité* nous appelle à sortir de l’autocensure confortable et à dénoncer les impostures, y compris au sein même des mouvements sociaux que nous prétendons soutenir. La solidarité avec le « Gabon profond »* exige que notre expertise serve à outiller la société civile face à l’arbitraire, et non à optimiser des systèmes oppressifs ou à légitimer l’injustice par un habillage technocratique.
L’indépendance comme radicalité* suppose de refuser la cooptation systématique pour restaurer la crédibilité de la parole savante, pour que nos analyses soient entendues non comme des justifications a posteriori, mais comme des boussoles éthiques.
L’Histoire – cette juge implacable – ne retiendra pas le nombre de diplômes que nous avons cumulés ou les titres administratifs que nous avons obtenus. Elle se souviendra de ce que nous avons fait de notre voix quand le silence était devenu une complicité. Elle jugera notre courage ou notre lâcheté au moment où le choix s’imposait entre la facilité et la justice.
Le réveil de la « sentinelle » est l’unique remède à l’autoritarisme rampant. C’est le seul chemin pour transformer l’aigreur actuelle en un projet de nation digne et juste, où les consciences éclairées ne se vendent plus, mais éclairent.
Nous avons le devoir de réveiller en nous cette part d’humanité qui refuse de plier, qui refuse de se taire, qui refuse d’être complice. Car au bout du compte, ce n’est pas seulement du Gabon dont il est question, mais de notre propre dignité d’hommes et de femmes de pensée.

