« L’impératif de la mutation managériale au sein de l’État vers une Administration 4.0 : Performance, agilité et gouvernance inclusive » par WEMO

Quand la Formation Devient Catalyseur de Transformation
La récente session de formation destinée à l’encadrement supérieur de notre Ministère mérite qu’on s’y attarde. Au-delà de l’événement ponctuel, elle témoigne d’une prise de conscience salutaire : notre administration, héritière de structures souvent séculaires, doit désormais composer avec la complexité d’un monde en mutation accélérée.
En tant que chercheur en sciences de gestion publique, mais aussi en tant que citoyen ayant évolué dans différentes sphères de notre société – élève hier, parent aujourd’hui, observateur toujours – je mesure l’écart qui peut exister entre les aspirations légitimes de nos concitoyens et les capacités réelles de réponse de nos institutions. Cette tribune n’est pas un réquisitoire, mais une contribution au débat nécessaire sur la modernisation de l’État.

I. La Donnée au Cœur de la Décision : Entre Promesse et Réalité
1.1. Le paradigme du pilotage par la donnée
La littérature académique en management public (Dunleavy et al., 2006 ; Osborne, 2010) documente abondamment les vertus du pilotage par la donnée. L’utilisation de tableaux de bord prospectifs (Balanced Scorecards), théorisés par Kaplan et Norton (1992), permet effectivement d’articuler vision stratégique et indicateurs opérationnels. Mais appliqués à l’administration publique, ces outils requièrent une adaptation fine aux spécificités du secteur : comment mesurer l’équité ? Comment quantifier la confiance citoyenne ?
La question n’est pas seulement technique. Elle interroge notre capacité collective à définir ce qu’est la “performance” dans le service public. S’agit-il uniquement d’efficience budgétaire ou devons-nous intégrer des dimensions qualitatives, comme l’accessibilité réelle des services ou la qualité de l’accueil ?

1.2. L’interopérabilité : un défi organisationnel autant que technologique
La digitalisation de l’administration est souvent présentée comme une panacée. Pourtant, l’observation des expériences internationales révèle que l’obstacle principal n’est pas technologique mais culturel et organisationnel. Les “silos informationnels” persistent moins par défaillance des systèmes que par résistance des structures. Briser ces silos suppose de repenser les circuits de décision, de redistribuer certaines prérogatives, d’accepter une certaine porosité entre services.
L’enjeu est donc d’accompagner humainement cette transition. Nos agents, formés dans un paradigme de spécialisation verticale, doivent aujourd’hui apprendre la coopération transversale. Cela ne s’improvise pas ; cela s’apprend, se pratique, s’évalue.

1.3. L’intelligence artificielle:
outil d’aide, non de substitution
L’intégration de l’intelligence artificielle dans la décision publique soulève des questions éthiques et juridiques majeures. Les travaux de O’Neil (2016) sur les “armes de destruction mathématique” nous rappellent que les algorithmes, loin d’être neutres, reproduisent et parfois amplifient les biais de leurs concepteurs.
Dans l’administration publique, où chaque décision peut affecter des droits fondamentaux, le recours à l’IA doit être encadré par des garde-fous robustes : traçabilité des décisions, possibilité d’intervention humaine, transparence des algorithmes utilisés. L’IA doit rester un outil d’aide à la décision, jamais un oracle automatisé se substituant au jugement humain et à la responsabilité politique.

II. L’Agilité Organisationnelle : Réinventer les Modes de Coopération

2.1. Les méthodes agiles : pertinence et limites dans le secteur public
Les méthodes agiles (Scrum, Kanban, Lean), issues du secteur privé, connaissent un engouement croissant dans les administrations publiques, notamment en Estonie, au Royaume-Uni ou en Nouvelle-Zélande. Leur philosophie – itération rapide, ajustement continu, responsabilisation des équipes – répond effectivement à certaines rigidités bureaucratiques.
Cependant, transposer ces méthodes dans l’administration suppose de prendre en compte les spécificités du secteur public : contraintes juridiques strictes, contrôle démocratique, exigence d’équité de traitement, horizon temporel souvent plus long. L’agilité ne peut signifier improvisation. Elle doit s’articuler avec les principes fondamentaux du droit administratif : légalité, égalité, continuité du service public.

2.2. Repenser la hiérarchie sans la dissoudre
La question de la “distance hiérarchique” mérite nuance. Réduire cette distance ne signifie pas abolir toute structure d’autorité, mais la rendre plus fonctionnelle. Les recherches en psychologie des organisations (Edmondson, 1999) montrent que la “sécurité psychologique” – la capacité pour chaque agent à s’exprimer sans crainte – est un facteur déterminant de performance collective.
Concrètement, cela implique de former nos cadres à un leadership qui valorise l’écoute, encourage la remontée d’information depuis le terrain, et accepte le droit à l’erreur dans une logique d’apprentissage organisationnel. C’est un changement culturel profond, qui suppose de déconstruire certaines représentations encore vivaces du pouvoir hiérarchique.

III. La Gouvernance Inclusive : Réconcilier Efficacité et Humanité

3.1. Le leadership de soutien : une exigence éthique et managériale
Le passage d’un management par le contrôle à un management par l’accompagnement s’inscrit dans ce que Greenleaf (1970) a théorisé sous le concept de “servant leadership”. Dans l’administration publique, ce modèle trouve une résonance particulière : le cadre n’est pas propriétaire de son service, il en est le facilitateur au service d’une mission collective.
Cette approche suppose des compétences nouvelles : capacité d’écoute active, intelligence émotionnelle, médiation de conflits. Autant de savoir-être qui ne figurent pas toujours dans les référentiels traditionnels de compétences des cadres publics, mais qui s’avèrent déterminants pour la cohésion des équipes et la qualité du service rendu.

3.2. Transparence et éthique : les fondements de la légitimité institutionnelle
La crise de confiance envers les institutions publiques, documentée par de nombreuses enquêtes d’opinion, n’est pas une fatalité. Elle peut être endiguée par un effort soutenu de transparence et d’exemplarité éthique. Les travaux de Rose-Ackerman (1999) sur la corruption dans le secteur public montrent que les dispositifs de contrôle ne suffisent pas ; c’est la culture organisationnelle dans son ensemble qui doit être imprégnée de valeurs d’intégrité.
Cela passe par des mécanismes concrets : publication des indicateurs de performance, évaluation participative des politiques publiques, dispositifs de signalement protégés pour les agents témoins de dysfonctionnements. La transparence n’est pas une contrainte subie ; elle est un investissement dans la durée, qui renforce la légitimité de l’action publique.

IV. Pour une Stratégie Institutionnelle de Formation Continue
4.1. L’apprentissage organisationnel comme impératif stratégique
La formation ponctuelle, aussi qualitative soit-elle, ne saurait suffire. Les recherches en gestion des connaissances (Nonaka & Takeuchi, 1995) soulignent l’importance d’une dynamique continue d’apprentissage organisationnel. Dans un contexte de transformations rapides – technologiques, sociétales, climatiques – nos administrations doivent devenir des “organisations apprenantes”.
Cela suppose d’institutionnaliser des espaces de réflexivité : retours d’expérience systématiques, communautés de pratiques inter-services, partenariats avec des institutions académiques. La formation ne doit plus être perçue comme une parenthèse dans la carrière, mais comme une dimension constitutive de l’activité professionnelle.

4.2. Articuler recherche et pratique : vers un modèle de co-production des savoirs
Le fossé entre recherche académique et pratiques administratives est un gaspillage de ressources intellectuelles. D’autres pays ont développé des modèles de recherche-action où chercheurs et praticiens collaborent sur des problématiques concrètes. Les travaux sont ainsi ancrés dans la réalité du terrain tout en bénéficiant de la rigueur méthodologique de la recherche.
Je plaide pour la création d’un laboratoire de recherche appliquée au sein de notre administration, associant chercheurs, cadres et agents de terrain. Ce laboratoire pourrait documenter nos propres expérimentations, évaluer nos réformes, et contribuer à la production d’un savoir gestionnaire spécifiquement adapté à notre contexte national.

Conclusion:
La Modernisation Comme Projet Collectif
Cette tribune n’a d’autre ambition que de contribuer à une réflexion collective sur l’avenir de notre administration. La session de formation mentionnée en introduction est un pas encourageant, mais elle doit s’inscrire dans une stratégie de plus longue haleine.
En tant que citoyen, j’attends de mon administration qu’elle soit efficace, juste et accessible. En tant que parent, je souhaite qu’elle prépare un cadre institutionnel solide pour les générations futures. En tant que chercheur, je sais que ces aspirations ne se réaliseront que par un effort méthodique, fondé sur des données probantes et une évaluation rigoureuse.
La modernisation de l’État n’est pas une option idéologique ; c’est une nécessité démocratique. Elle requiert courage politique, compétence technique et, surtout, une vision partagée de ce que doit être le service public au XXIᵉ siècle : un bien commun, constamment réinventé, au service de tous.

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