« Grève des enseignants au Gabon : vérité normative, responsabilité morale et crise de la rationalité politique » par Dr Alain Boulingui Moussavou

La grève des enseignants, dont le durcissement observé à partir du 05 janvier 2026 a progressivement laissé place à une phase de décrispation relative, ne saurait être analysée comme un simple épisode conjoncturel du dialogue social. Elle révèle, plus profondément, une crise de la rationalité politique et administrative, dans laquelle la confusion des normes, l’érosion du sens du service public et l’effacement de la responsabilité morale des décideurs ont produit une injustice structurelle durable. Comme le rappelle Jürgen Habermas, « une crise n’est jamais seulement un dysfonctionnement technique ; elle est toujours une pathologie de la rationalité qui organise l’action collective » (Raison et légitimité, 1973).

À mesure que les revendications se multiplient sans toujours s’ordonner dans une hiérarchie intelligible, un paradoxe s’impose : ce flou revendicatif ne procède pas d’une absence de fondement objectif, mais de l’accumulation de dysfonctionnements anciens, longtemps refoulés, jamais assumés, et aujourd’hui brutalement mis à nu. Hannah Arendt observait déjà que « ce qui rend une crise insupportable, ce n’est pas sa violence, mais le refus collectif d’en penser les causes » (La crise de la culture, 1961).

La vérité juridique occultée : quand la norme cesse d’être interprétée

L’un des malentendus les plus persistants tient à l’invocation récurrente des contraintes budgétaires issues des engagements macroéconomiques de l’État. Or, le droit positif gabonais, tel qu’il fut formalisé dans le cadre du programme de stabilisation financière engagé à la fin de la décennie 2010, n’a jamais institué une paralysie totale et indifférenciée de l’administration publique. Le droit, par essence, ne se réduit pas à la lettre brute du texte : il suppose une intelligence de ses finalités. Comme l’écrit Paul Ricœur, « interpréter, ce n’est pas trahir la règle, c’est lui rendre sa capacité d’agir dans le réel » (Du texte à l’action, 1986).

Toute norme juridique sérieuse intègre en son sein des principes de proportionnalité, de continuité du service public et de hiérarchisation des priorités nationales. Les secteurs vitaux — au premier rang desquels l’éducation — relèvent précisément de cette logique d’exception fonctionnelle. Ignorer cette architecture normative, c’est substituer à la légalité une lecture opportuniste du droit, où la règle devient prétexte à l’inaction plutôt que cadre de l’action juste. Hans Kelsen rappelait avec force que « une norme n’existe que par son application conforme à son esprit et à sa structure interne » (Théorie pure du droit, 1962).

Le problème n’a donc jamais été l’absence de base légale, mais l’abdication de l’intelligence juridique au profit d’une gestion administrative défensive et moralement déresponsabilisée.

La décision politique comme renoncement éthique

Ce qui apparaît ici, c’est une vérité dérangeante : certaines injustices ne naissent pas de la contrainte, mais du choix. Le non-traitement des carrières, l’enlisement des situations administratives et la dégradation progressive des conditions professionnelles des enseignants procèdent moins d’une impossibilité que d’un renoncement. Max Weber soulignait déjà que « l’irresponsabilité morale commence là où l’on se réfugie derrière la nécessité pour éviter de décider » (Le savant et le politique, 1919).

La politique, lorsqu’elle cesse d’assumer son rôle d’arbitrage rationnel et équitable, se transforme en simple technique de gestion des tensions. Or gouverner, ce n’est pas différer indéfiniment la justice ; c’est décider en tenant compte de la dignité des fonctions sociales essentielles. John Rawls rappelle à cet égard que « la justice est la première vertu des institutions sociales, comme la vérité l’est des systèmes de pensée » (Théorie de la justice, 1971).

En ce sens, la crise éducative actuelle révèle une inversion des priorités : ceux qui assurent la transmission du savoir et la formation des consciences ont été relégués au rang de variables d’ajustement, comme si l’avenir pouvait être sacrifié sans conséquence métaphysique sur la cité.

La faillite sociologique de l’État impersonnel

L’État moderne repose sur un principe fondamental : l’impersonnalité de l’administration. Lorsque ce principe s’effondre, l’espace public est colonisé par les logiques de réseaux, de proximité et de captation des ressources. Ce qui devait servir à réguler équitablement les parcours professionnels devient un instrument de redistribution discrétionnaire. Max Weber y voyait l’un des signes majeurs de la dégénérescence bureaucratique : « là où l’administration cesse d’être impersonnelle, elle devient un butin » (Économie et société, 1922).

Il serait illusoire d’imputer cette dérive à une abstraction nommée « l’État ». Les mécanismes de corruption, de favoritisme et de contournement des règles sont toujours portés par des acteurs concrets, socialement situés, investis de responsabilités précises. Pierre Bourdieu notait avec justesse que « l’État n’est jamais plus dangereux que lorsqu’il est approprié par ceux qui prétendent le servir » (Sur l’État, 2012). La crise éducative est ainsi le miroir d’une société qui a trop longtemps toléré la confusion entre fonction publique et rente privée.

L’éducation comme fondement ontologique de la cité

Du point de vue philosophique, l’éducation ne relève pas seulement de l’économie ou de la technique administrative. Elle constitue l’infrastructure ontologique de la cité : là où se forment les intelligences, les valeurs, le sens du commun. Fragiliser l’éducation, c’est fragiliser la possibilité même d’un ordre politique juste. Déjà Platon affirmait que « toute cité devient ce que son éducation la prépare à être » (La République, Livre IV).

Une société qui traite ses enseignants comme des agents secondaires s’expose à une désagrégation silencieuse : perte de confiance, rupture de la transmission symbolique, effritement du lien civique. Al-Fārābī rappelait que « la corruption de l’éducation est le signe le plus sûr de la décadence politique » (Opinions des habitants de la cité vertueuse). Aucun projet de développement, aucune réforme institutionnelle ne peut durablement prospérer sur un tel socle fragilisé.

Assumer la responsabilité pour restaurer le sens

La sortie de crise ne saurait se réduire à des mesures ponctuelles ou à des annonces correctives. Elle exige un acte plus profond : la reconnaissance explicite des fautes morales et politiques commises, la restauration de la primauté du droit interprété avec intelligence, et la réhabilitation du service public comme vocation et non comme opportunité. Emmanuel Levinas nous rappelle que « la responsabilité ne commence pas là où l’on choisit, mais là où l’on ne peut plus se dérober » (Éthique et infini, 1982).

Tant que la responsabilité sera diluée dans des discours technocratiques, tant que les pratiques déviantes ne seront pas frontalement nommées, les cycles de grève et de désillusion se répéteront. La paix sociale ne se décrète pas ; elle se construit sur la justice reconnue. Comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau, « il n’y a point de liberté sans lois, ni de lois sans justice » (Du contrat social, Livre II).

Car une société ne s’effondre pas seulement par manque de ressources, mais par perte de vérité sur elle-même.


Dr Alain Boulingui Moussavou
Métaphysicien, philosophe moral et politique

Une réflexion sur “« Grève des enseignants au Gabon : vérité normative, responsabilité morale et crise de la rationalité politique » par Dr Alain Boulingui Moussavou

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