« Situation de la dette gabonaise : Entre éléments de compréhension et défis de gouvernance » par Jovanny Moubagna

La situation de la dette publique du Gabon continue de susciter de vives préoccupations parmi les Gabonais soucieux de comprendre, en toute transparence, l’évolution réelle de la situation économique du pays. En effet, à fin décembre 2025, la dette publique du Gabon a connu une forte progression. Selon les données de la Direction générale de la dette (DGD), l’encours global est passé de 7133 milliards à 8606,6 milliards FCFA (15,37 milliards $), soit une augmentation de près de 1473 milliards en dix mois. Cette hausse de 20,6 % illustre le recours accru de l’État à l’endettement pour couvrir ses besoins de financement, dans un contexte marqué par de fortes tensions de trésorerie.

Cette envolée est principalement tirée par la dette intérieure, dont l’encours atteint désormais 4391,9 milliards FCFA. Le marché financier régional en constitue l’essentiel, avec plus de 3200 milliards, confirmant la dépendance croissante du Trésor gabonais à ce canal de financement. La dette extérieure s’établit, pour sa part, à 4214,8 milliards FCFA. Elle est largement dominée par les créanciers multilatéraux et le marché financier international. Les engagements envers les institutions multilatérales avoisinent 1646,7 milliards, tandis que la dette contractée sur les marchés internationaux dépasse 1397 milliards. Cette structure traduit un recours croissant à des financements commerciaux et obligataires pour soutenir les politiques publiques.

Au‑delà de ces chiffres, la question centrale demeure celle de la soutenabilité et de la gouvernance de la dette publique. L’absence de rapports analytiques depuis 2021 empêche d’évaluer précisément le ratio dette/PIB, le coût moyen de la dette, les risques de refinancement, la part à taux variable ou encore l’exposition au risque de change. Cette opacité constitue une rupture avec les standards de transparence de la CEMAC, du FMI et de la Banque mondiale.

Sur le plan budgétaire, la forte dépendance aux emprunts traduit une érosion de la base fiscale, une rigidité accrue des dépenses courantes et une vulnérabilité élevée aux chocs externes, qu’ils soient liés aux taux d’intérêt, aux fluctuations de change, aux sanctions régionales ou aux aléas climatiques. Les tensions de trésorerie observées en 2025, notamment les retards de paiement des salaires et l’accumulation d’arriérés chez les contractuels, illustrent les limites d’un modèle de financement reposant presque à moitié sur l’endettement.

Le fait que le dernier rapport analytique officiel sur la dette remonte à 2021 crée un vide d’information inédit. Sans données consolidées, il devient difficile d’apprécier la trajectoire réelle de la dette, d’anticiper les risques de refinancement ou de mesurer les engagements hors bilan, souvent significatifs dans les économies dépendantes des financements extérieurs.

Pour les analystes, les Gabonais, bailleurs et investisseurs, cette opacité complique l’évaluation de la soutenabilité macroéconomique du pays. Dans un contexte où près de la moitié des ressources publiques proviennent des emprunts, l’absence de visibilité constitue un déficit majeur de gouvernance financière, limitant la capacité de l’État à anticiper et gérer les risques liés à l’endettement.

Pour absorber ces engagements sans aggraver la vulnérabilité, il est essentiel de booster les recettes fiscales en exploitant au mieux les secteurs du pétrole et des mines via des partenariats internationaux transparents et équitables. À défaut, un recours accru à l’aide multilatérale (FMI, Banque Mondiale) pourrait s’avérer nécessaire, tout en veillant à des conditions favorables pour éviter une dépendance excessive.

Les recommandations clés pour une réforme urgente incluent une diversification des sources de financement, notamment via des partenariats public-privé (PPP) pour des projets infrastructurels, et un allongement des maturités des titres pour lisser les pics de remboursement. Mais au-delà, il faut renforcer la transparence pour éviter tout gaspillage ou détournement : cela passe par la publication régulière et complète de la dette publique, en incluant la dette cachée comme les encours entre l’État et les institutions publiques, qui échappent souvent au radar officiel et alimentent les suspicions de corruption.

Parallèlement, une revue drastique du train de vie de l’État s’impose : réduction des dépenses somptuaires, optimisation des budgets ministériels et rationalisation de la carte diplomatique du Gabon, qui compte actuellement 50 représentations diplomatiques (ambassades et consulats), pour un impact négligeable sur la diplomatie économique.

Privilégier le paiement de la dette interne (auprès des fournisseurs locaux et des PME) avant les engagements externes permettrait de relancer l’économie réelle et de soulager les acteurs nationaux. Enfin, pour protéger les citoyens, il est urgent de réduire la pression fiscale sur la population, en élargissant l’assiette fiscale vers les grands opérateurs miniers et pétroliers plutôt que sur les ménages vulnérables.


Jovanny Moubagna, juriste, publiciste et acteur politique

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