« L’amnésie sélective n’est pas un projet politique » par Lionel Giovani Boulingui

Il faut cesser de travestir l’histoire institutionnelle du pays au gré des intérêts du moment. La mémoire collective n’est pas une variable d’ajustement.

Hier, lors du débat référendaire, certains dénonçaient avec vigueur « l’hypocrisie » du régime semi-présidentiel. Ils affirmaient que le poste de Premier ministre n’était qu’un habillage constitutionnel, un décor institutionnel masquant une réalité bien connue : la concentration du pouvoir au sommet de l’État. Ils avaient raison sur un point : sous Omar Bongo Ondimba puis Ali Bongo Ondimba, l’architecture réelle du pouvoir ne faisait mystère pour personne. Le centre de gravité décisionnel ne se trouvait pas à la Primature, mais au Palais.

Le Premier ministre existait dans les textes ; l’autorité procédait d’ailleurs. C’est d’ailleurs au nom de cette lucidité que certains plaidaient pour un alignement entre la loi et la pratique : puisque l’essentiel du pouvoir était déjà concentré entre les mains du chef de l’État, autant assumer pleinement le présidentialisme et mettre fin à l’ambiguïté. Très bien. Mais alors, qu’on nous explique cette volte-face.

Comment ceux qui affirmaient hier que le pouvoir n’était jamais réellement partagé peuvent-ils soutenir aujourd’hui qu’un Premier ministre fût il brillant, volontaire ou audacieux aurait pu, à lui seul, transformer l’économie, restructurer l’État et imposer des réformes stratégiques majeures ? On ne peut pas, dans un même mouvement, dénoncer l’hyper-présidentialisme et prétendre ensuite qu’un chef de gouvernement disposait d’une autonomie révolutionnaire.

Plusieurs Premiers ministres, de Casimir Oyé Mba, à Jean Eyeghe Ndong, et Ndong Sima ont eux-mêmes reconnu les limites structurelles de leur marge d’action. Ils coordonnaient. Ils exécutaient. Ils n’arbitraient pas en dernier ressort. À certaines périodes, la hiérarchie réelle était si évidente que des directeurs de cabinet présidentiels disposaient d’une influence supérieure à celle du chef du gouvernement.

L’épisode Accrombessi et Brice Laccruche Alihanga en demeure une illustration éclatante : le pouvoir procédait d’une délégation directe du Président, non d’un partage institutionnel équilibré. Reconnaître cette réalité n’est pas absoudre quiconque. Toute responsabilité engage. Toute fonction expose. Mais la responsabilité politique ne s’analyse pas hors sol. Elle s’apprécie dans une architecture donnée.

Et dans un système hyperprésidentiel, la latitude d’action d’un Premier ministre dépend strictement du périmètre que le chef de l’État consent à lui laisser. Réécrire l’histoire pour servir une stratégie conjoncturelle est un exercice dangereux. Cela affaiblit le débat public. Cela insulte l’intelligence collective. Cela nourrit la défiance.

Un pays sérieux ne se construit pas sur des raisonnements à géométrie variable. Il se construit sur la cohérence. Sur la mémoire. Sur la rigueur. L’amnésie sélective n’est pas une doctrine. L’incohérence n’est pas un projet. Et l’opportunisme ne fera jamais une rupture.

Les hommes passent. La République demeure.

Lionel Giovani Boulingui
Sentinelle de la République
Porte-parole EPG

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