La récente suspension des réseaux sociaux au Gabon dépasse le simple cadre d’une décision administrative. Elle constitue un acte politique à forte portée symbolique, révélateur des tensions persistantes entre autorité de l’État et liberté d’expression. Dans une société marquée par son histoire politique, une telle mesure ne peut être neutre. Elle réveille un vieux souvenir : celui de la censure.
I. Le réveil d’une mémoire collective
La suspension des réseaux sociaux agit comme un signal puissant dans l’imaginaire collectif. Elle évoque immédiatement :
-Le réflexe d’une restriction de liberté;
-La résurgence d’un contrôle vertical de l’information;
-Une forme de violence symbolique de lp’État;
Dans un contexte où le numérique est devenu un espace central d’expression citoyenne, fermer cet espace peut être perçu comme un point de rupture entre liberté d’expression et restriction de liberté.
Ce geste crée une prise de conscience : celle d’un danger permanent pesant sur les libertés publiques.
II. Les réseaux sociaux comme soupape d’un malaise social
Les réseaux sociaux ne sont plus de simples outils de divertissement. Ils sont devenus :
-Des espaces d’expression populaire
-Des tribunes de dénonciation
-Des lieux de mobilisation
-Des canaux économiques
Parfois, le peuple y exprime sa colère, ses frustrations face à un malaise social réel :
-Les coupures répétées d’électricité liées à la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon;
-La vie chère;
-Les refus de prise en charge par la Caisse Nationale d’Assurance Maladie et de Garantie Sociale dans certaines pharmacies et cliniques;
-Des indicateurs sociaux alarmants évoquant environ 1 750 décès mensuels selon certains rapports.
Fermer les réseaux ne supprime pas ces réalités. Cela risque plutôt de déplacer la frustration vers d’autres formes d’expression moins maîtrisables.
II. L’État et l’épreuve du « cardio »
Le communiqué du gouvernement réaffirmant son soutien à la Haute Autorité de la Communication est, du point de vue institutionnel, cohérent et républicain.
Cependant, gouverner dans l’esprit de la Vème République suppose d’avoir le « cardio » :
-La capacité d’absorber la critique;
-La maturité d’endurer les injures sans céder à la tentation de la fermeture;
-La force de privilégier le dialogue à la restriction.
Il y’a lieu de retenir que le Gabonais est profondément jaloux de sa liberté. Mais il est aussi nostalgique d’un État protecteur. Il veut être écouté, rassuré, protégé non réduit au silence.
IV. Quelles alternatives à la suspension ?
A mon avis , plutôt qu’une fermeture générale des réseaux sociaux, il existe plusieurs solutions dont je me fais l’économie de dresser ci-dessous :
1. Une communication de prévention de crise;
-Anticiper les tensions sociales;
-Informer en amont sur les coupures d’électricité;
-Expliquer clairement les dysfonctionnements de la CNAMGS.
Il est important aujourd’hui de publier des calendriers d’amélioration et d’impact de l’action gouvernementale. Car, dit-on , la transparence désamorce la rumeur.
2. Un encadrement ciblé des dérives
-Sanctionner individuellement les appels à la violence;
-Renforcer les capacités judiciaires numériques;
-Collaborer avec les plateformes pour retirer les contenus dangereux;
Cette approche vise à punir les abus sans punir toute la population. La situation actuelle s’apparente à une excursion punitive.
3. Un dialogue numérique structuré
-Forums citoyens encadrés;
-Sessions de questions-réponses avec les Ministres;
-Plateformes de consultation publique;
Tout ceci a pour but de transformer les réseaux sociaux en outil participatif plutôt qu’en menace.
4. Répondre aux urgences sociales
La meilleure stratégie de régulation numérique reste l’action concrète :
-Stabiliser l’accès à l’électricité;
-Garantir l’effectivité de la couverture santé;
-Lutter contre la vie chère.
Il faut retenir que quand les causes diminuent, la colère s’apaise. Le peuple ne peut demeurer éternellement en colère contre ses dirigeants.
En conclusion : il faut urgement restaurer la confiance des gabonais. La suspension des réseaux sociaux peut donner l’illusion d’un contrôle immédiat. Mais elle fragilise la confiance à long terme.
L’enjeu pour le Gabon n’est pas de réduire l’espace public numérique, mais de le réguler avec intelligence et responsabilité.
La stabilité durable repose sur un équilibre subtil :Autorité sans autoritarismeLiberté sans anarchieDialogue sans faiblesse
C’est dans cet équilibre que se joue l’avenir démocratique du Gabon.
Ella Mve Michel, Sociologue.

