« Contribution réflexive face au sujet lié à l’augmentation du nombre de crimes passionnels dans notre société » par Dr Pascal Owona Otu

Face au sujet très inquiétant qui fait l’objet de tant d’échanges sur les réseaux sociaux et ici, par ailleurs, je me suis donné le devoir d’apporter ma modeste contribution pour bien mettre les bases d’un débat où l’émotion, les préjugés et les représentations sociales prennent très souvent le pas sur les faits et le raisonnement. Commençons donc par bien définir les termes, puis donnons-nous un aperçu des déterminants de la santé mentale, avant de se demander quoi faire.

1. Qu’est-ce que la  »santé mentale

Si l’on s’en tient à la définition donnée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé mentale est un état de bien-être permettant de gérer le stress, de s’épanouir, d’apprendre et de contribuer à la communauté. Elle ne se limite donc pas à l’absence d’un trouble mental, mais représente davantage un équilibre dynamique entre les ressources personnelles, environnementales et le stress vécu.

La santé mentale est donc le socle ou le témoin d’un ensemble d’aptitudes qui permettent à un individu de faire face aux situations quotidiennes, qui sont de plusieurs ordres. Elle varie dans le temps, et inclut le bien-être émotionnel, psychologique et social. Elle doit surtout être entretenue et préservée, exactement comme la santé physique. Pour y parvenir, il convient entre autres de connaître les déterminants de la santé mentale.

2. Quels sont les déterminants de la santé mentale ?

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, les déterminants de la santé mentale incluent entre autres : les revenus, l’emploi, le niveau d’éducation, la qualité du logement, la qualité des réseaux de soutien social et bien sûr, la capacité à gérer ses émotions et le stress. Il se trouve donc que plusieurs facteurs interagissent pour garantir la santé mentale . On cite :

– les facteurs individuels et biologiques (les prédispositions génétiques, la santé physique et les compétences psycho sociales, pour ne citer que ceux-ci) ;

– les facteurs sociaux et environnementaux (le soutien social où interviennent la famille et les amis, le niveau d’instruction, les revenus, les conditions de travail pour ne citer que ceux-ci) ;

– l’environnement physique (la qualité du logement, l’accès aux espaces verts et le niveau de sécurité, pour ne citer que ceux-ci) ;

– les facteurs politiques et culturels (les politiques de protection sociale, l’accès aux soins de santé et les normes culturelles, pour ne citer que ceux-ci) ;

– les expériences de vie (vécu de traumatismes ou de maltraitance pour ne citer que ceux-là).

Un constat est donc clairement établi. C’est que la santé mentale, qui se traduit par un épanouissement et la capacité à faire face aux situations critiques, dépend de plusieurs facteurs. Aussi, la santé mentale peut être soit protégée et renforcée, soit fragilisée. C’est dans le cas où elle serait fragilisée que des drames pouvant conduire à l’irréparable se produisent (crimes passionnels, suicides et infanticides, comme nous en avons été témoin récemment). Mais une question fondamentale se pose alors : que doit-on faire ?

3. Que doit-on faire ?

La plupart d’entre nous sont séduits par l’option visant la recherche du coupable. C’est ainsi qu’on se retrouve aisément en train d’accuser le conjoint de ci ou la conjointe de ça. Ceci est pourtant une réponse superficielle à la problématique car si vous relisez les facteurs qui déterminent la santé mentale, vous verrez que l’expérience de détachement ou de rejet dans la vie sentimentale ne représente qu’un exemple de facteurs parmi tant d’autres. Ne tombons pas dans le piège de la suggestion de réponses découlant de nos propres émotions face à notre histoire personnelle passée ou présente pour aborder un sujet aussi complexe. L’on ne saurait donc réduire l’interaction complexe qui existe entre ces différents facteurs au seul motif de l’infidélité des hommes ou des femmes. Encore faut-il se poser la question de savoir si nous choisissons bien les relations que nous entretenons, et surtout, si nous nous interrogeons sur les bases qui déterminent aujourd’hui le fait de se mettre en couple avec une personne, par exemple. Nous pouvons aller plus loin et nous demander si les jeunes générations ont une perception objective de la relation sentimentale, de sa définition, de son objet et de ses principes. Une mauvaise appréciation de tout ceci peut contribuer à fragiliser la santé mentale d’un individu, ou en amont, peut être la preuve d’une instabilité mentale dès lors qu’il existe une incapacité à gérer ses propres émotions au départ, du fait des facteurs génétiques, biologiques ou autres.

C’est pourquoi lorsqu’on observe les faits actuels sous le prisme de la prévention des comportements à risques, il n’est pas question d’accuser, au risque d’exprimer nos propres émotions refoulées dans l’interprétation de la situation qui est face à nous. Il convient plutôt de s’atteler à la prévention. Elle suggère d’intégrer la nécessité : de travailler en amont sur des politiques sociales et communautaires qui encadrent chaque individu et le protègent au sein de sa famille, de son quartier ou de ses groupes de relation en encourageant par là-même une éducation des individus à la construction d’un réseau de soutien social solide (qui peut également être mis sur pied sur le plan associatif) ; de militer pour la création des emplois et la décence des revenus chaque fois que nous en avons l’occasion ; de travailler pour favoriser l’accessibilité financière, géographique mais aussi culturelle aux services de santé mentale ; ou encore de militer pour l’aménagement des espaces de divertissement et de relaxation.

Il va sans dire qu’il serait utopique de penser que toutes ces conditions seront réunies en une fois. Nous avons par ailleurs chacun un rôle à jouer pour protéger notre santé mentale et celle de nos proches. Aussi, il convient aujourd’hui de valoriser la recherche de l’épanouissement personnel initialement par et pour soi même, et non par la conditionnalité de l’amour ou de l’approbation de l’autre. Sur ce point, les réseaux sociaux et certains programmes tv ou radio n’ont pas arrangé les choses, tant ils entrainent cette dépendance et cette déconnexion des réalités contextuelles. Oui, le développement d’une dépendance affective et donc d’une addiction (aux réseaux sociaux ou aux situations, cas pris ici des relations sentimentales) sont des facteurs pouvant considérablement fragiliser la santé mentale. Il est aujourd’hui question de s’interroger, s’il convient d’aborder la question des crimes passionnels et de suicides liés à des problèmes affectifs, sur la perception que nous avons du couple, de la place de l’homme, de la femme, des enfants et surtout de la société (la famille, la communauté, l’église, etc.).

La clé se trouve peut-être aujourd’hui dans l’amélioration des conditions de vie des populations d’une part, mais aussi dans la formation des jeunes générations, aujourd’hui moulées à l’image des séries télévisées à l’eau de rose, des chansons obscènes incitant à la violence et à la consommation d’alcool et de stupéfiants, au modèle des influenceurs et influenceuses présentés dans les réseaux sociaux. Oui, il convient de ne pas éluder la nécessité de former cette jeune génération au veritable sens des choses et aux modèles à suivre, dans une société qui dérive continuellement et chavire de plus en plus.

Les personnes qui se contentent d’accuser tel, ou d’encourager tel type d’action règlent en réalité des comptes à leur propre expérience et au vécu de leurs propres douleurs. Si nous voulons construire et protéger la santé mentale des membres de notre société, allons au-delà des commentaires sur l’infidélité de l’homme ou de la femme, et redéfinissons notre relation à nous-mêmes, nos modèles de couple, de famille et d’assistance mutuelle, notre perception de l’échec, de l’accompagnement par des professionnels de la santé mentale et notre contribution à la vie de la communauté. En effet, face à chaque suicide ou crime passionnel, c’est aussi la société qui porte une part de responsabilité.

Dr Pascal Owona Otu (POO), Médecin et expert en prévention des comportements à risques/Conférencier et écrivain

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