Depuis août 2023, date de l’arrivée au pouvoir du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI), mué aujourd’hui sous la Vème République, la question de la formation et de l’emploi des jeunes s’est imposée comme l’un des tests majeurs de la crédibilité de la transition au Gabon. Le défi n’est pas simplement social ; il est structurel. Il touche à la cohérence entre :
– orientation,
– formation.
– réorientation et réinsertion professionnelle
– politique industrielle
– capacité réelle d’absorption du marché du travail.
Entre août 2023 et février 2026, plusieurs annonces ont été faites :
– un Plan National de Développement pour la Transition (2024-2026) mobilisant plus de 4 500 milliards FCFA pour près de 300 projets structurants, soit 293 précisément;
– la relance des recrutements publics avec environ 26 000 à 27 000 postes annoncés;
– près de 12 000 emplois évoqués dans le secteur privé;
– plus de 7 000 jeunes formés dans des dispositifs professionnalisants;
– environ 260 micro-entreprises créées;
Ces chiffres traduisent une dynamique réelle. Mais une politique d’emploi ne se juge pas seulement à l’addition des annonces : elle se mesure à la cohérence systémique.
La première exigence est celle de l’orientation stratégique. Former sans cartographie nationale des compétences revient à produire à l’aveugle. Combien de techniciens agricoles, combien de spécialistes en transformation du bois, combien d’ingénieurs en maintenance industrielle, combien d’agents de santé communautaire seront nécessaires d’ici dix ans ? Combien d’experts en numérique, en marketing et en commercialisation seront requis pour accompagner la transformation et la valorisation des productions locales ? Sans projection sectorielle, l’orientation reste administrative.
Il est indispensable de créer :
– un Observatoire national des métiers et des compétences, chargé d’actualiser chaque année les besoins réels
– un ajustement des quotas de formation en fonction de la demande réelle.
La deuxième exigence concerne les curricula. Moderniser des programmes est utile, mais insuffisant. Chaque filière devrait intégrer au minimum 40 à 50 % de pratique en entreprise ou sur site productif. L’évaluation ne devrait pas se limiter à la diplomation, mais mesurer le taux d’insertion à 6, 12 et 24 mois. Un objectif clair pourrait être fixé :
– au moins 70 % d’insertion professionnelle ou entrepreneuriale dans l’année suivant la formation.
La troisième dimension est la réorientation et la réinsertion.
Aucun système n’anticipe parfaitement l’évolution des marchés. Certains secteurs saturent, d’autres émergent. Un Fonds national de reconversion devrait permettre à des diplômés en difficulté de suivre des formations courtes (6 à 18 mois) vers des secteurs en tension :
– agro-transformation
– maintenance industrielle
– santé communautaire et vétérinaire
– numérique et technologies de l’information appliquées à l’agriculture et à l’industrie
– vente, marketing et commercialisation des produits locaux.
Cette flexibilité institutionnelle devient ainsi une réponse au chômage structurel et favorise la reconversion vers des métiers d’avenir et des fonctions de valorisation des productions.
Mais au-delà de ces considérations générales, un point central doit être affirmé : dans le contexte actuel du Gabon, il est inadmissible de parler de *« mauvais profils »* dans l’ensemble des secteurs de formation proposé par le gouvernement. Le dire donne l’impression de vous dédouaner et d’accuser ces jeunes qui n’ont pas eu de choix que ceux que vous leur avez proposé. Faites preuves d’imagination. C’est à ce niveau que vous êtes attendue.
Par exemple, la santé ne se limite pas aux hôpitaux. Elle inclut : – la santé animale, – la santé végétale, – la biosécurité aviaire, – la surveillance sanitaire des exploitations agricoles.
Dans un pays à fort potentiel agro-pastoral, chaque ferme représente un espace d’emploi pour : – des techniciens vétérinaires, – des agents phytosanitaires, – des assistants en biosécurité.
Refuser ces profils sous prétexte d’inadéquation revient à ignorer les besoins réels du territoire.
De la même manière, l’éducation ne doit pas être réduite à l’enseignement académique. Elle doit intégrer : – la vulgarisation agricole – la formation artisanale, – la transmission du savoir-faire productif, – l’initiation et la formation pratique au numérique, – la formation aux métiers de la vente et du marketing pour valoriser les productions locales.
Nous avons besoin de maîtres artisans reconnus et de maîtres d’apprentissage certifiés, capables de transmettre non seulement des compétences techniques mais aussi une éthique professionnelle. Un statut officiel de « maître formateur » devrait être institué, avec :
– contractualisation
– obligation d’encadrement d’apprentis issus du Pôle National de Promotion de l’Emploi (PNPE).
À partir des profils déjà enregistrés au PNPE, plusieurs axes structurants peuvent être mis en œuvre :
– territorialisation des compétences,
– équipes mobiles santé-agriculture
– fermes pilotes intégrant production et formation,
– alternance obligatoire dans les établissements techniques, agricoles et numériques,
– clauses d’emploi local dans chaque projet public
C’est dans cette logique qu’intervient une innovation majeure développée avec notre partenaire : la méthode DUAL IDRC Africa. Cette approche repose sur un principe simple :
– 80 % de pratique,
– 20 % de théorie.
Elle vise à former des techniciens immédiatement opérationnels, et non des diplômés déconnectés du terrain. Appliquée au secteur vétérinaire, elle permettrait de former des techniciens vétérinaires en 18 mois, avec immersion directe dans : – les fermes, – les unités d’élevage, – les structures agro-pastorales.
À la sortie, ces techniciens seraient capables d’assurer : – le suivi sanitaire. – la vaccination, – la prévention épidémiologique, – l’accompagnement technique des exploitants.
Si plus de 300 fermes structurées existent sur le territoire, cela ouvre une perspective concrète. En affectant en moyenne six techniciens par ferme, environ 1 800 acteurs pourraient être intégrés dans un programme structuré de réorientation professionnelle. Ces postes répondraient à des besoins réels :
– amélioration de la productivité
– réduction des pertes sanitaires,
– sécurisation alimentaire,
– développement de la transformation locale,
– création d’emplois indirects dans la logistique, la distribution, la vente et le marketing des produits locaux.
L’effet multiplicateur serait significatif. Chaque ferme mieux encadrée augmente sa production. Une production accrue stimule la transformation, la logistique, la distribution et la commercialisation. À partir de 1 800 techniciens formés, des milliers d’emplois indirects pourraient émerger.
Ce modèle peut être étendu à d’autres filières
:– maintenance agricole, – transformation agroalimentaire
– irrigation et mécanisation
– artisanat technique,
– métiers numériques et TIC,
– métiers liés à la vente, au marketing et à la commercialisation.
Former 1 800 techniciens opérationnels en 18 mois constitue une action mesurable, rapide et structurante. Répliquer le modèle dans plusieurs secteurs permettrait de créer des milliers d’emplois durables. Cela suppose :
– une décision politique claire,
– le passage d’une logique d’annonce à une logique d’ingénierie de l’emploi.
En définitive, la jeunesse inscrite au PNPE ne constitue pas un problème à qualifier. Elle représente un capital stratégique. Les fermes structurées ne sont pas seulement des unités de production ; elles peuvent devenir : – des pôles de formation– des pôles d’emploi. – des pôles d’innovation rurale.
La transition ouverte avec la Cinquième République et conduite par le CTRI a créé une fenêtre d’opportunité historique. Pour qu’elle soit significative, elle doit organiser de manière cohérente : – orientation. – formation. – réorientation et réinsertion vers le numérique et les métiers commerciaux– industrialisation territoriale.
Parler de « mauvais profils » dans un tel contexte révèle un déficit d’ingénierie stratégique. Innover, professionnaliser et territorialiser constitue la voie crédible pour créer des emplois durables et développer l’économie gabonaise.
Les opportunités existent. Les profils sont disponibles. Les méthodes sont identifiées. Il ne manque qu’une volonté politique structurée pour transformer cette convergence en politique publique durable.
Jean-Arsène HOULA-HOULA*, PCA de l’ONG Jeunesse Engagée pour l’Emploi et l’Entrepreneuriat (ONG J3E).

