« Lettre ouverte à tous les nouveaux écrivains africains francophones : L’écriture est un métier, pas un rêve illusoire » par André Ngoah

Il est grand temps de dissiper les mirages. Trop de nouveaux auteurs africains francophones vivent dans l’illusion qu’écrire un livre suffit à devenir écrivain. Non, écrire, c’est un métier, un métier que l’on façonne avec discipline. Quand une maison d’édition prend votre livre à compte d’éditeur, vous entrez dans la sphère du commerce, de la professionnalisation. Cela veut dire vivre de vos idées, vendre vos talents, et cela demande des sacrifices. Malheureusement, beaucoup d’entre vous oublient que publier, c’est un investissement en temps, en argent, en professionnalisme.

Prenons des exemples européens. En France, les écrivains comme Leïla Slimani ou Patrick Modiano n’ont pas été catapultés au sommet. Ils ont fait leurs armes, ils ont attendu, ils ont traversé des silences. Aux États-Unis, Toni Morrison n’a pas conquis le monde littéraire en une saison. Elle a travaillé, retravaillé, affronté le doute, et chaque mot qu’elle écrivait était un pari sur l’avenir. Le génie ne dispense jamais de la rigueur.

Mais vous, beaucoup d’entre vous, vous rêvez d’être publiés sans rien payer, en pensant qu’une maison va venir vous sauver comme dans un conte moderne. Eh bien non. Le monde de l’édition n’est pas une ONG de la flatterie littéraire. C’est une industrie culturelle.

Les petites maisons qui publient à compte d’auteur ne sont pas toutes des escrocs, loin de là. Certaines font un travail honnête, courageux, parfois plus audacieux que de grandes structures. Le problème n’est pas le modèle économique en soi. Le problème, c’est votre naïveté. Faire un livre coûte cher. Le livre n’est pas un caprice romantique, c’est un risque économique. L’infographiste, le correcteur, le maquettiste, l’imprimeur, le distributeur, le communicant : tout cela se paie. Le papier a un coût. Le transport a un coût. La visibilité a un coût.

Et pourtant, certains rêvent de se faire publier sans rien débourser, sans rien investir, sans même corriger leurs fautes élémentaires. Ils oublient que le livre est un objet culturel exigeant. On ne bâtit pas une œuvre avec l’orthographe hésitante et la syntaxe vacillante.

Sachez-le : les maisons qui publient à compte d’éditeur ne jettent pas leurs investissements sur n’importe qui. Elles prennent des risques calculés. Elles misent sur des profils capables de vendre, de défendre un livre, d’occuper l’espace médiatique. C’est une stratégie. Ce n’est ni diabolique ni angélique : c’est économique.

Et vous, jeunes novices, vous pensez qu’en alignant quelques pages mal relues, un éditeur va s’arracher votre manuscrit ? L’illusion est de croire qu’on devient écrivain en publiant un livre. Non. On devient écrivain en écrivant bien. En retravaillant. En supprimant. En acceptant la critique. En recommençant.

Un écrivain n’est pas un rêveur égaré dans ses illusions numériques. C’est un artisan du langage. Un gardien de la norme. Un architecte de phrases. Si vous ne maîtrisez pas la langue, vous n’êtes pas un écrivain : vous êtes un enthousiaste. Et l’enthousiasme ne suffit pas à faire une œuvre.

Le marché du livre est impitoyable. Il ne récompense pas les illusions, il récompense la constance. Vous rêvez d’être “grand”, mais avez-vous seulement accepté d’être apprenti ? Vous voulez des prix littéraires, mais avez-vous accepté les refus ? Vous exigez la reconnaissance, mais avez-vous construit une communauté de lecteurs ?

Il existe de bons éditeurs et de mauvais éditeurs. Les mauvais ne sont pas uniquement ceux qui publient à compte d’auteur. Les mauvais sont ceux qui ne lisent pas, qui ne corrigent pas, qui promettent la gloire sans stratégie de diffusion. Les bons, eux, qu’ils soient petits ou grands, travaillent le texte, accompagnent l’auteur, structurent la distribution, pensent à la durée.

Regardez des maisons comme Gallimard en France ou Penguin Random House aux États-Unis : elles sélectionnent, elles refusent, elles investissent. Elles ne fonctionnent pas à l’émotion. Elles fonctionnent à l’exigence.

Si vous n’avez pas les moyens de professionnaliser votre manuscrit aujourd’hui, attendez. Formez-vous. Lisez davantage que vous n’écrivez. Travaillez votre style. Payez un correcteur si nécessaire. Investissez dans la qualité plutôt que dans l’ego.

Car voilà le vrai danger : le narcissisme littéraire. Ce cirque où l’on s’auto-proclame “écrivain international” après cinquante exemplaires vendus à des cousins compatissants. Les applaudissements d’amis ne remplacent pas un lectorat réel. Les photos de dédicace ne remplacent pas une œuvre solide.

Un écrivain, c’est celui qui accepte la lenteur. Celui qui comprend que la littérature n’est pas une course aux selfies, mais une construction patiente. Celui qui écrit même quand personne n’applaudit.

L’écriture est un métier. Et comme tout métier, elle exige formation, humilité, endurance et investissement.

Alors, jeunes auteurs africains francophones, cessez d’attendre qu’on vous découvre. Travaillez pour mériter d’être lus. Ne cherchez pas d’abord la publication. Cherchez d’abord la maîtrise.

Car au bout du compte, ce n’est pas l’éditeur qui fera de vous un écrivain.

C’est votre discipline.

André Ngoah, Éditeur et écrivain

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