« Trump et la tentation hégémonique : Jusqu’où ira l’Amérique spectaculaire ? » Par Dr Alain Boulingui Moussavou

Une puissance qui frappe dehors pendant qu’elle saigne dedans

L’histoire des États-Unis est marquée par une tension constante entre deux tentations : la consolidation intérieure et la projection extérieure. Sous la présidence de Donald Trump, cette tension prend une forme aiguë.

Alors que le pays demeure confronté à une crise persistante des opioïdes, à des fractures sociales profondes, à des inégalités économiques structurelles et à une insécurité sociale latente, l’exécutif américain multiplie les gestes spectaculaires à l’international : intervention au Venezuela, frappes coordonnées avec Israël contre l’Iran, rhétorique agressive à l’égard de Cuba.

Faut-il y voir une stratégie de puissance cohérente ?Ou une diversion savamment orchestrée ?

Venezuela : l’hémisphère comme arrière-cour* L

Lintervention américaine au Venezuela et la capture de Nicolás Maduro ont été présentées comme un acte de lutte contre le narcotrafic et la déstabilisation régionale.

Mais cette opération s’inscrit dans une tradition plus ancienne : la doctrine Monroe revisitée, cette idée selon laquelle l’hémisphère occidental constitue une zone d’influence exclusive de États-Unis.Henry Kissinger écrivait dans Diplomacy : « L’Amérique n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents, elle a des intérêts permanents ».

La question est alors simple : l’intérêt permanent de Washington est-il aujourd’hui la stabilité sociale américaine ou la démonstration d’autorité régionale ?

Iran : la rhétorique de la liberté et la mécanique de l’escalade

Les frappes américaines coordonnées contre Iran, justifiées au nom de la « liberté du peuple iranien », rappellent un vieux paradoxe souligné par Hannah Arendt : « Le pouvoir et la violence ne sont pas identiques. Là où l’un règne absolument, l’autre est absent ».

La violence extérieure peut donner l’illusion du pouvoir. Mais elle ne garantit ni la stabilité internationale ni la cohésion nationale.

Combien d’interventions américaines, de l’Irak à l’Afghanistan, ont démontré les limites de cette logique ?

L’Amérique peut-elle continuer à redéfinir unilatéralement les équilibres géopolitiques sans en payer le prix stratégique et moral ?

Cuba : l’ombre persistante de la guerre froide

Les déclarations de Donald Trump évoquant une possible « prise pacifique » de Cuba s’inscrivent dans une longue histoire d’hostilité entre Washington et La Havane.

L’embargo, en vigueur depuis des décennies, a transformé l’île en symbole de résistance mais aussi en terrain d’expérimentation des pressions économiques extrêmes.Raymond Aron écrivait : « La diplomatie est l’art de combiner la force et la persuasion. ».

Or, lorsque la persuasion disparaît derrière la seule force, ne bascule-t-on pas vers une diplomatie de l’intimidation ?

La diversion comme stratégie politique

Edward S. Herman et Noam Chomsky, dans Manufacturing Consent, montrent comment les systèmes médiatiques peuvent orienter l’attention publique vers des menaces extérieures, réduisant la visibilité des crises internes.

La psychologie politique confirme qu’un climat de menace extérieure renforce temporairement le soutien au chef de l’exécutif — phénomène connu sous le nom de rally around the flag effect.

Dès lors, l’enchaînement Venezuela, Iran, Cuba pose une question centrale :

La multiplication des fronts extérieurs sert-elle prioritairement la sécurité nationale ?

Ou consolide-t-elle l’image d’un président fort dans un contexte intérieur fragile ?

La soif hégémonique s’arrêtera-t-elle ?

C’est ici que la tribune doit devenir interrogation.

Si le Venezuela a été neutralisé, si l’Iran est frappé, si Cuba est menacée, qui seront les prochains ?

La Chine ?

Des États d’Amérique centrale ?

Des régimes africains jugés trop proches de Pékin ou de Moscou ?

John Mearsheimer, théoricien du réalisme offensif, soutient que les grandes puissances tendent naturellement à maximiser leur pouvoir jusqu’à ce qu’elles rencontrent une résistance structurante.

Mais l’histoire montre aussi que l’hégémonie sans limite produit l’épuisement impérial.Paul Kennedy, dans The Rise and Fall of the Great Powers,_ rappelle que : « L’expansion impériale excessive précède souvent le déclin. »

La question devient alors stratégique :l ’Amérique de Trump construit-elle une hégémonie durable — ou accélère-t-elle un cycle de sur-extension ?

Et l’Afrique dans tout cela ?

L’Afrique n’est jamais absente des recompositions géopolitiques.

Dans un contexte de rivalité accrue entre les États-Unis, la Chine et la Russie, le continent devient un espace stratégique de matières premières, de routes maritimes et d’alliances diplomatiques.

Si la logique hégémonique se poursuit, l’Afrique pourrait devenir :un théâtre de pression indirecte,un terrain de sanctions ciblées,ou un champ d’influence stratégique concurrentiel.

Frantz Fanon écrivait dans _Les Damnés de la Terre_ : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

La mission africaine aujourd’hui est claire :ne pas devenir l’arrière-scène silencieuse des rivalités impériales.

Conclusion : puissance ou fuite en avant ?

La succession rapide d’interventions et de menaces donne l’image d’une présidence hyperactive sur le plan international.

Mais cette hyperactivité répond-elle aux urgences américaines ?

La crise des addictions, les fractures sociales, la précarité, les inégalités systémiques ont-elles trouvé des solutions proportionnelles à l’énergie déployée à l’extérieur ?

La véritable puissance ne réside pas uniquement dans la capacité à frapper loin.

Elle réside dans la capacité à réparer chez soi.

La soif hégémonique s’arrêtera-t-elle d’elle-même

Ou faudra-t-il que le coût stratégique, diplomatique ou économique en impose les limites ?

L’histoire enseigne que toute puissance qui confond domination et leadership finit par affaiblir sa propre légitimité.

La question demeure ouverte — et urgente.

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