« Gabon : Quand l’excellence dérange et que la médiocrité jubile » par Jean-Arsène HOULA-HOULA

Il est une phrase qui circule de plus en plus dans les conversations, sur les réseaux sociaux, dans les administrations, les universités et les milieux professionnels : « Au Gabon, les meilleurs dérangent, les bras et les pieds cassés sont promus. » Cette formule, volontairement provocatrice, traduit un malaise profond. Elle ne constitue pas une vérité absolue, mais elle reflète une perception largement partagée dans la société gabonaise. Comprendre cette perception impose de revisiter l’histoire politique du pays, la structuration de son État, sa culture administrative et les dynamiques sociales qui se sont consolidées au fil des décennies.

Depuis son indépendance en 1960, le Gabon a connu une stabilité politique relative, largement marquée par le long règne d’Omar Bongo Ondimba, puis celui d’Ali Bongo Ondimba. Cette longévité au sommet de l’État a contribué à structurer un système de gouvernance fortement centralisé, reposant sur des réseaux d’alliances, de loyautés personnelles et de fidélités politiques. Dans un tel environnement, la promotion sociale et professionnelle n’a pas toujours été perçue comme le fruit exclusif du mérite ou de la compétence, mais souvent comme le résultat d’un positionnement stratégique dans les cercles d’influence.

L’économie gabonaise, fondée principalement sur la rente pétrolière et les ressources naturelles, a renforcé cette dynamique. Lorsque l’État est le principal distributeur de richesses, de postes et d’opportunités, l’accès aux centres de décision devient un enjeu vital. Le mérite technique peut alors entrer en concurrence avec la loyauté politique. Dans ce contexte, l’expert indépendant, le cadre rigoureux ou le technocrate intègre peuvent être perçus comme des éléments perturbateurs, surtout s’ils remettent en question des pratiques établies. D’où l’idée que « les meilleurs dérangent » : non parce qu’ils sont incompétents, mais parce qu’ils refusent parfois de s’inscrire dans des logiques de compromission.

Parallèlement, l’expression « pieds cassés » renvoie à la perception d’une promotion de profils jugés peu compétents, mais politiquement utiles. Dans les discussions populaires, on évoque des nominations à des postes stratégiques qui semblent davantage motivées par la fidélité que par l’expertise. Cette critique s’est intensifiée au fil des années, notamment dans la fonction publique, où certains agents dénoncent un système de cooptation, de favoritisme et de clientélisme. Bien entendu, il serait injuste d’affirmer que l’ensemble de l’administration fonctionne ainsi ; le Gabon compte de nombreux cadres compétents et dévoués. Cependant, la persistance de cette perception témoigne d’un déficit de confiance.

Les événements du 30 août 2023, marqués par le renversement d’Ali Bongo Ondimba et l’arrivée au pouvoir du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI) dirigé par Brice Oligui Nguema, ont ravivé le débat. Pour beaucoup, cette transition représentait l’opportunité de rompre avec les pratiques du passé et de réhabiliter la méritocratie. D’autres, plus sceptiques, estiment que le changement des hommes ne suffit pas à transformer en profondeur une culture administrative ancrée depuis des décennies. La question centrale demeure donc : les structures ont-elles réellement changé, ou seulement les visages ?

Au-delà de la sphère politique, cette problématique touche également le secteur privé, les universités et même la société civile. Des jeunes diplômés brillants peinent à trouver des postes correspondant à leurs compétences, tandis que d’autres, mieux introduits, accèdent plus facilement aux responsabilités. Ce décalage alimente la frustration, encourage l’exil des talents et fragilise la cohésion sociale. Lorsqu’un pays ne valorise pas clairement l’excellence, il court le risque de voir ses ressources humaines les plus qualifiées chercher reconnaissance ailleurs.

Cependant, il serait simpliste de réduire la situation gabonaise à une opposition caricaturale entre « génies marginalisés » et « incompétents promus ». La réalité est plus nuancée. Dans tout système fortement politisé, la compétence technique ne suffit pas toujours ; les dirigeants recherchent également des profils capables de préserver des équilibres politiques ou sociaux. Ce qui pose problème, ce n’est pas l’existence de considérations politiques — inévitables dans tout État — mais l’absence perçue de critères transparents et objectifs dans les nominations.

La question posée par cette critique est donc fondamentalement institutionnelle : comment construire un État où la loyauté à la République prime sur la loyauté aux individus ?

Comment instaurer des mécanismes de sélection et d’évaluation basés sur des indicateurs mesurables, publics et vérifiables ?

Comment protéger les cadres compétents contre les pressions politiques et les représailles ?

Sans réponses claires à ces interrogations, le sentiment d’injustice continuera d’alimenter la défiance.

En définitive, l’affirmation selon laquelle « les meilleurs dérangent et les bras cassés sont promus » est moins une accusation qu’ un cri d’alarme. Elle révèle une aspiration profonde à la justice, à l’équité et à la reconnaissance du mérite. Le Gabon dispose d’atouts considérables : une population jeune, des ressources naturelles abondantes et une position stratégique en Afrique centrale. Pour transformer ces atouts en prospérité durable, il lui faudra consolider une culture de performance, d’intégrité et de responsabilité.

Le véritable défi n’est donc pas seulement politique ; il est moral, culturel et institutionnel. Tant que l’excellence sera perçue comme une menace plutôt que comme une richesse, le pays restera en deçà de son potentiel.

Mais si la compétence devient enfin la norme incontestée de promotion, alors le Gabon pourra réconcilier stabilité et mérite, autorité et justice, pouvoir et responsabilité.

À la suite du constat souvent répété — que l’excellence dérange et que la médiocrité prospère — une question fondamentale s’impose : quel Gabon voulons-nous bâtir ? Voulons-nous perpétuer une culture de suspicion à l’égard des compétences, ou choisir résolument un modèle où l’intelligence, l’intégrité et l’audace sont protégées, organisées et mises au service de la nation ?

Le Gabon que nous appelons de tous nos vœux est un pays qui comprend que sa première richesse ne réside ni dans le pétrole ni dans le manganèse, mais dans ses femmes et ses hommes. Un pays qui décide d’utiliser au mieux ses intelligences, où chaque compétence — scientifique, technique, culturelle, artistique, entrepreneuriale ou administrative — trouve un cadre structuré pour s’exprimer et produire des résultats concrets.

Un pays moderne ne laisse pas ses talents errer ou s’exiler. Il crée des mécanismes clairs de détection, de valorisation et de promotion du mérite. Cela suppose des concours transparents, des critères objectifs de nomination, des évaluations indépendantes et une culture de performance.

Dans le Gabon que nous voulons, la loyauté première ne serait plus envers un individu ou un réseau, mais envers la République et l’intérêt général. Les postes stratégiques seraient confiés à celles et ceux qui ont prouvé leur capacité à produire des résultats, à innover et à servir avec intégrité.

Il ne s’agit pas d’utopie. De nombreux pays ont compris que leur compétitivité dépend directement de leur capacité à mobiliser leurs cerveaux. L’exemple du Rwanda est souvent cité en Afrique : après une période tragique, ce pays a fait le choix stratégique d’investir massivement dans la formation, la technologie, la planification rigoureuse et la responsabilisation des cadres publics. Le résultat n’est pas parfait, mais il démontre qu’une volonté politique claire peut transformer en profondeur la gouvernance et l’image d’un État.

Les meilleurs dérangent souvent parce qu’ils posent des questions, refusent la facilité, dénoncent les incohérences et exigent des standards élevés. Pourtant, ce sont précisément ces profils qui font avancer les nations.

Cela implique un changement culturel profond : passer d’une logique de contrôle des talents à une logique d’encouragement des talents.

Le Gabon que nous voulons serait un pays où l’expert compétent n’est pas perçu comme une menace, mais comme un atout stratégique. Un pays où l’on protège les lanceurs d’alerte, où l’on valorise la rigueur intellectuelle, où l’on encourage l’innovation plutôt que la complaisance.

Cela implique un changement profond : passer d’une logique de contrôle des talents à une logique d’encouragement des talents.

Un pays ne se transforme pas uniquement par la volonté d’un dirigeant. Il se transforme par la mobilisation de son intelligence collective. Cela suppose :
– Des universités connectées aux besoins réels de l’économie.
– Un secteur privé dynamique qui valorise la compétence et la créativité.
– Une administration formée en continu et évaluée sur des indicateurs mesurables.
– Des plateformes nationales de réflexion stratégique où les chercheurs, entrepreneurs, jeunes diplômés et professionnels expérimentés contribuent à la définition des politiques publiques.

Le Gabon que nous appelons de tous nos vœux serait un pays qui organise des États généraux permanents de l’intelligence nationale, où chaque cerveau utile peut contribuer à la construction commune.

Les grandes transformations de l’histoire ont toujours commencé par un rêve. Les indépendances africaines furent portées par des rêveurs. Les grandes réformes économiques ont été pensées par des visionnaires. Les sociétés qui avancent sont celles qui osent imaginer un avenir différent de leur présent.

Rêver d’un Gabon méritocratique n’est pas naïf. C’est un acte de responsabilité.
Rêver d’un État intègre n’est pas idéaliste. C’est une nécessité historique.
Rêver d’un pays qui met ses intelligences au centre de son développement est une urgence stratégique.

Les rêveurs ne sont pas ceux qui fuient la réalité ; ce sont ceux qui refusent de s’y résigner.

Le Gabon que nous voulons est donc un pays où l’excellence ne dérange plus, où la compétence n’est plus suspecte, où les postes ne sont plus des récompenses politiques mais des responsabilités nationales. Un pays où chaque enfant peut croire que son travail et son talent suffiront à lui ouvrir les portes de la responsabilité.

Ce Gabon n’est pas impossible. Il commence par une décision collective : celle de préférer le mérite au confort des réseaux, l’audace à la peur, la vision à la résignation.

Car en définitive, ce ne sont pas les cyniques qui transforment les nations.
Ce sont les rêveurs organisés.

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