Le Gabon entre dans une nouvelle ère, et avec elle une exigence nouvelle : celle de la cohérence entre les promesses faites au peuple et les décisions qui gouvernent désormais sa vie quotidienne.
L’avènement de la Vème République a porté en lui une promesse que le peuple gabonais a accueillie avec un espoir sincère : celui d’une rupture réelle avec les pratiques du passé, d’un État plus juste, plus transparent, plus proche de ses citoyens. Cet espoir, il était palpable dans les rues de Libreville comme dans les quartiers d’Owendo, dans les marchés d’Akanda comme dans les villages de l’intérieur. Je me trouvais à Makokou lors de l’élection présidentielle, et je me souviens de cette liesse dans les yeux des gens, de cette façon qu’ils avaient de marcher différemment ce jour-là, comme si quelque chose de lourd venait enfin de se poser.
Quand l’espoir traverse jusqu’aux forêts de l’Ogooué-Ivindo, c’est qu’il est sincère. Il reste une force, à condition qu’il soit nourri par des actes cohérents et des décisions à la hauteur de ce qu’on a promis. Car le Gabon traverse un moment charnière. Les tensions sociales, la pression sur le pouvoir d’achat, les interrogations autour de certaines décisions publiques traduisent une réalité simple : notre pays cherche encore son équilibre.
La stabilité ne se décrète pas. Elle se construit, lentement, par la confiance, la cohérence et la vision.
Depuis l’accession au pouvoir du Président Brice Clotaire Oligui Nguema, des efforts réels ont été engagés pour contenir les tensions sociales et rétablir un climat d’apaisement. Des mesures furent prises pour régulariser certaines situations administratives, soutenir des secteurs en difficulté et réorganiser des équilibres budgétaires fragilisés. Dans un contexte post-transition complexe, ces actions contribuèrent à éviter l’embrasement et à maintenir une stabilité sans laquelle aucune reconstruction n’est possible.
Le reconnaître n’est pas faire un éloge. C’est simplement constater que gouverner dans une période de rupture exige des arbitrages rapides et parfois difficiles. Mais la consolidation reste un chantier ouvert, qui demande méthode, constance et honnêteté dans l’évaluation de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas.
La question des réseaux sociaux en est une illustration concrète. Restreindre l’expression dans un contexte de crispation sociale peut donner l’illusion d’un contrôle. En réalité, cela fragilise la relation entre citoyens et institutions, parce que les peuples ont la mémoire longue et se souviennent de qui leur a fait confiance et de qui les a traités comme une menace.
Une démocratie solide n’a pas peur de la parole ; elle l’organise, elle l’encadre, mais elle ne l’étouffe pas. La confiance publique ne naît pas du silence imposé, mais du dialogue assumé.
Sur le plan économique, la hausse mondiale du prix du pétrole liée aux tensions internationales suscite débats et interprétations. Le Gabon demeure un pays exportateur, et la question centrale n’est pas la fluctuation du prix du baril, mais ce que l’on fait de l’argent quand il rentre.
Bien orientées, ces recettes peuvent renforcer la solidité financière du pays, réduire sa dette et financer des projets qui changent concrètement la vie des gens, tout en permettant aux citoyens de mesurer l’impact réel de ces choix sur leur quotidien.
Mal orientées, elles prolongent une dépendance que le Gabon traîne depuis trop longtemps. Le choix appartient à ceux qui gouvernent, et c’est précisément sur ce choix que leur bilan sera apprécié.
Ces ressources constituent aussi une opportunité pour que les citoyens suivent et évaluent l’usage des fonds publics, participant indirectement à la construction d’un Gabon plus stable et responsable.
C’est dans cette même logique de choix structurants que s’inscrit l’annonce récente d’une accélération de la digitalisation de l’administration publique, et l’intention, il faut le dire, est bonne. Moderniser les services, réduire ces lourdeurs bureaucratiques que tout Gabonais a un jour subies, rapprocher l’État du citoyen au lieu de l’en éloigner par des procédures interminables et des guichets saturés : voilà un objectif qui mérite d’être soutenu, parce qu’il touche directement à la dignité des gens dans leurs rapports quotidiens avec l’administration.
Mais une réforme numérique ne vaut que ce que valent les fondations sur lesquelles elle repose. Sans infrastructures fiables, sans agents publics formés aux nouveaux outils, sans garanties sérieuses sur la protection des données des citoyens et sans effort réel pour que cette modernisation atteigne aussi les zones les plus reculées du territoire, là où la connexion internet reste un luxe que beaucoup ne peuvent pas se payer, la digitalisation risque de n’être qu’une réforme pour ceux qui ont déjà accès, pour ceux qui n’en ont pas le plus besoin. *La vraie transformation numérique, celle qui change la vie des gens, ne se mesure pas au nombre de plateformes lancées mais à la capacité de l’État à faire en sorte que chaque Gabonais, où qu’il se trouve, puisse accéder aux services publics.
Cette exigence de modernisation ne peut se limiter au seul champ numérique. Les coupures d’eau et d’électricité que subissent quotidiennement les habitants du Grand Libreville rappellent une réalité plus profonde : la capitale a grandi bien plus vite que les infrastructures censées la faire vivre. Des réseaux vieillissants, une demande en forte hausse, une ville qui dépasse désormais le million d’habitants.
Ce n’est pas une fatalité, c’est le signe d’un retard d’investissement qui dure depuis trop longtemps.* Le recours à l’expertise du groupe Suez pour accompagner la réhabilitation des réseaux d’eau et d’électricité témoigne d’une prise de conscience de la part de l’État, et cela mérite d’être reconnu. Mais l’expertise extérieure ne suffira pas sans un programme d’investissement ambitieux, durable et ancré dans les réalités du terrain. Réhabiliter les installations les plus fragiles, adapter les réseaux à la croissance d’une métropole de plus d’un million d’habitants, garantir une continuité du service dans tous les quartiers, c’est à cette hauteur que doit se situer l’ambition.
Dans ce contexte institutionnel, l’évolution du Conseil national de la démocratie (CND) mérite qu’on s’y arrête avec soin. L’ambition affichée, le transformer en Commission nationale de la démocratie et de la participation citoyenne (CNDPC) pour renforcer le débat public de manière permanente, est en soi une orientation louable. *Une démocratie vivante ne peut se limiter aux seules échéances électorales, et vouloir élargir la participation citoyenne témoigne d’une volonté d’ouverture qu’on ne peut que saluer.
Une démocratie vivante ne peut se limiter aux seules échéances électorales ; elle exige une participation continue et vigilante des citoyens.*
Mais l’intention ne suffit pas quand les formes font défaut. Le CND est né d’un référendum, il est ancré dans la Constitution. Le modifier par voie de Conseil des ministres, aussi noble que soit l’objectif, soulève une question à laquelle il faudra bien répondre : peut-on défaire par acte réglementaire ce que le peuple a institué par les urnes ? Dans un État qui se reconstruit sur l’exigence de légalité, la fin ne saurait justifier les moyens. Réformer dans les règles n’est pas un obstacle à l’ambition, c’est précisément ce qui lui donne sa légitimité.
La vigilance citoyenne est la clé pour que cette transformation ne devienne pas une simple formalité.
Dans le même esprit de responsabilité, la situation de certaines formations politiques historiques illustre également cette exigence de cohérence. *Lorsqu’une direction partisane s’exerce depuis l’extérieur du territoire national, elle soulève des questions légitimes sur l’ancrage réel de ces structures dans la réalité du pays.
Peut-on réellement consolider notre démocratie si certaines voix politiques s’exercent depuis l’extérieur du territoire national ?
Un parti qui prétend structurer la vie publique gabonaise ne peut durablement fonctionner sous des influences extérieures, directes ou indirectes, sans fragiliser sa propre crédibilité, et avec elle, l’équilibre politique que la transition cherche à consolider.* La stabilité nationale exige que les responsabilités politiques s’exercent dans un cadre clair, ancré dans la réalité du pays et à l’abri de toute suspicion d’ingérence. C’est pour prévenir ces fragilités qu’un pacte entre les forces politiques et sociales devient nécessaire, un engagement commun en faveur de la souveraineté, de la responsabilité et de la préservation de la paix publique.
Les transitions ne se jugent pas à leurs intentions, mais à leur capacité à transformer durablement les équilibres. La Vème République n’a de sens que si elle tient ses promesses dans le quotidien des Gabonais, dans l’eau qui coule, dans la lumière qui reste allumée, dans la parole qui circule librement, dans les institutions qui respectent les règles qu’elles sont censées incarner.
Le Gabon n’a pas besoin d’une stabilité de façade, il a besoin d’une stabilité de fond.* Est-ce trop demander ?
Le Forum pour la Défense de la République (FDR) demeurera fidèle à cette exigence et continuera d’exercer cette vigilance avec constance, persuadé qu’un peuple averti est toujours, en dernière instance, le seul garant de sa propre souveraineté.
ANGOUE ADZIRE Gaudry, Secrétaire Général du Forum pour la Défense de la République (FDR)_ _Ancien candidat aux élections locales 2025 – Commune d’Owendo, 1er siège

