« Lettre ouverte au peuple Ekang-Fang-Beti » par André Ngoah

C’est le cœur lourd d’indignation, mais animé d’un respect profond pour nos ancêtres et nos racines communes, que je m’adresse à vous aujourd’hui. Nous, les descendants des grands peuples forestiers d’Afrique centrale, porteurs des langues beti, ewondo, bulu, fang et de tant d’autres dialectes frères, avons hérité d’une histoire glorieuse. Nos villages étaient autrefois des espaces de solidarité et d’organisation communautaire, où le mvett chantait les exploits des héros d’Engong, où le culte des ancêtres, symbolisé par les boîtes reliquaires byeri, assurait la continuité entre les vivants et les défunts.

Le rôle du chef traditionnel, dans notre société patrilinéaire, était sacré. Il était le gardien de la mémoire collective, le protecteur des terres ancestrales transmises par les lignages ayon ou mvog, le médiateur des conflits au sein du clan, le garant de la cohésion familiale et le promoteur du bien commun. Il veillait à ce que les récoltes de manioc, d’igname et de plantain nourrissent toute la communauté, que les artisans transmettent leur savoir, et que les jeunes soient initiés aux rites et aux valeurs de la société. Le chef n’était pas un roi distant : il incarnait l’équilibre entre le visible et l’invisible, entre les générations.

Mais regardons la réalité d’aujourd’hui avec lucidité. Trop de nos chefs traditionnels ont trahi cette mission sacrée. Au lieu de rester les sentinelles vigilantes de notre culture, ils courent après les postes politiques, les honneurs éphémères et les faveurs du pouvoir. Ils ne se souviennent de leur peuple qu’à l’approche des élections : promesses de routes, d’électricité ou de projets de développement, puis silence une fois le scrutin passé. Les jeunes de nos villages – ces talents bruts, ces étudiants ambitieux, ces artisans prometteurs – sont souvent marginalisés, rabaissés, voire empêchés de progresser. Pourquoi ? Parce que certaines élites craignent la concurrence et préfèrent conserver leur monopole sur le pouvoir et les symboles traditionnels pour flatter leur ego.

Prenons des exemples concrets qui se répètent dans plusieurs localités du Centre, du Sud et de l’Est. Dans tel village ewondo proche de Yaoundé, un chef a cédé des parcelles ancestrales à des promoteurs extérieurs pour financer ses ambitions politiques. Les familles natives, qui cultivaient ces terres depuis des générations, se retrouvent reléguées en périphérie, sans compensation digne. Ailleurs, dans une localité bulu, un notable s’est accaparé l’unique forage d’eau potable pour sa propre concession, laissant le reste du village dépendre de sources incertaines. Dans une communauté fang frontalière, un chef traditionnel devenu député n’a jamais investi dans l’école locale : les enfants parcourent des kilomètres pour étudier dans des conditions précaires, pendant que ses propres enfants fréquentent les établissements privés de la capitale.

Si chaque élite assumait réellement son devoir – parrainer un intellectuel, un entrepreneur ou un artiste issu de sa famille ou de son village – imaginez l’effet multiplicateur ! Un oncle qui soutient les études d’un neveu prometteur en médecine ; un chef qui finance l’atelier d’un jeune sculpteur afin de valoriser nos masques traditionnels sur les marchés internationaux ; un notable qui accompagne un étudiant en agronomie pour moderniser les cultures vivrières. Chaque famille s’élèverait, chaque village prospérerait, et l’ensemble Ékang-Fang-Beti retrouverait sa force collective. Au lieu de cela, nous observons souvent l’inverse : accumulation personnelle, fermeture, jalousie. Certaines élites semblent avoir le cœur plus dur que la pierre, plus froid qu’une nuit sans feu.

Sommes-nous condamnés à l’autodestruction ? Nos villages se vident, nos terres se réduisent, et notre culture s’effrite sous le poids de l’individualisme et de l’abandon. Pourtant, il n’est pas trop tard. Nous sommes peut-être au bord du gouffre, mais nous pouvons encore reculer. Réagissons avec lucidité, avec fermeté, mais surtout avec unité. Exigeons de nos chefs qu’ils redeviennent de véritables gardiens : qu’ils protègent nos terres contre la spéculation, qu’ils ouvrent des perspectives aux jeunes, et qu’ils transmettent notre mémoire au lieu de la laisser disparaître.

Redonnons dignité à nos villages. Protégeons collectivement nos terres. Rappelons à nos élites que leur rôle n’est pas de se servir de la culture Ékang-Fang-Beti, mais de la servir. Car si nous nous unissons, si chaque leader assume enfin sa responsabilité, alors nos enfants hériteront non d’un peuple en déclin, mais d’une communauté vivante, fière et prospère.

Avec fraternité et vigilance,

Un fils de la terre Ékang.

André Ngoah, Éditeur et écrivain

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