« Africanisme et claustration des micro-cultures négro-africaines » par Antoine Edou Mombe

Certaines positions/convictions des africanistes crypto-modernistes (ils dissimulent leur nature d’élites très occidentalisées, pour simuler leur faux penchant traditionnaliste africain authentique) me semblent très surprenantes. Selon eux, aucun peuple sur la terre ne pourrait se développer à partir de la culture d’un autre. Chaque peuple ne se développe qu’à partir de ses propres référents culturels et traditionnels. Il faut donc pour cela chercher à maitriser et à promouvoir sa culture dans sa pureté, sans mélange aucun avec les éléments d’une autre. Pour cela, les peuples négro-africains qui ne maitriseraient plus totalement et authentiquement leurs cultures aujourd’hui, devraient opérer un nécessaire retour aux sources ancestrales, afin d’y aller s’abreuver aux authentiques eaux de ces cultures. Retour sans lequel les peuples négro-africains d’aujourd’hui, seraient condamnés à la régression perpétuelle face aux autres, qui auraient préservé leur authenticité. Seulement, un certain nombre de faits historiques et actuels nous amènent à émettre certaines réserves sur ces convictions de ces africanistes.

Historiquement, nous observons que la majorité des peuples qui avaient connu un développement certain dans la marche irréversible de l’humanité, l’avaient fait à partir des cultures étrangères aux leurs. Les Anciens Grecs dont le développement culturel et scientifique continue de forcer l’admiration dans le monde de nos jours, n’avaient réussi cette prouesse que grâce à la culture et à l’éducation égypto-nubienne, donc africaine, qu’ils avaient réussi à transformer pour la rendre beaucoup plus exotérique, et propice à résoudre les problèmes de leurs environnements intellectuel et matériel. Les européens n’avaient réussi à enclencher leur développement culturel et scientifique, à partir du 16ème siècle, que grâce à la culture gréco-romaine (dont le christianisme oriental constitue l’un des éléments essentiels de la spiritualité) à laquelle ils apporteront des aménagements nécessaires pour leur émergence et leur puissance. Les peuples asiatiques se développent devant nous aujourd’hui, grâce à leur accaparement de la technoscience occidentale, à laquelle ils apportent des touches particulières, surtout au niveau de l’électronique et des industries de l’armement. Tous ces exemples pris dans l’histoire nous montrent à suffisance, que la culture n’est pas une donnée statique et éthérée, un trésor de musée. Elle est plutôt dynamique, et ne peut progresser que grâce à des nécessaires emprunts et aménagements qu’on peut y apporter, afin de la rendre compatible avec l’espace et le temps.

Présentement, nous observons que la quasi-totalité des intellectuels africanistes qui invitent les africains d’aujourd’hui à tourner le dos à la culture européenne, pour retourner aux sources des cultures ancestrales africaines, sont ceux-là qui se sont abreuvés, plus que tout le monde, aux sources de cette culture européenne, qu’ils considèrent, à tort ou à raison, comme une culture coloniale, néfaste à l’éclosion et au progrès de l’Afrique et des peuples africains. Car, c’est grâce à l’école occidentale qu’ils ont acquis une ascension sociale et intellectuelle certaine. C’est cette école qui les nourrit, les soigne et leur fait découvrir l’humanité dans sa diversité. C’est grâce à la culture occidentale qu’ils sont devenus des grands savants connus et reconnus dans le monde, avec une maitrise avérée de leurs différentes langues. Ils s’habillent en costumes cousus en Europe par les colons; ils communiquent en français ou en anglais dans leurs familles nucléaires et dans leurs différentes relations, même intimes; ils habitent des villas cossus, construites avec du ciment français et des carreaux italiens, tout en faisant croire à leurs jeunes compatriotes naïfs, que les huttes de leurs ancêtres leur manquent absolument; ils ont des téléphones androïdes Samsung ou Tecno de dernières générations; ils roulent dans des voitures japonaises ou allemandes luxueuses… Ce sont ces africanistes crypto-modernistes anthropologues, sociologues, juristes, philosophes, ingénieurs, professeurs qui prescrivent comme seule voie de développement des peuples africains, le retour aux sources de leurs traditions ancestrales, sans mélange aucun avec les cultures coloniales. Quel crédit donner à de telles convictions, lorsqu’on sait que c’est à nos enfants qui, peut-être, n’auront pas les mêmes chances d’accès à ces statuts sociaux qu’ils s’adressent?

Sans toutefois rejeter nos cultures et traditions africaines dans lesquelles nous sommes nés et avons tous été élevés, ces cultures et traditions qui sont la matrice de notre existence, en ce sens que c’est elles qui nous unissent à nos différents terroirs, et constituent par ce fait même notre identité ontique, je reste cependant convaincu que ces cultures et traditions, considérées dans leurs aspects essentiellement statiques et séculaires ou millénaires, sont insuffisantes et même incapables de favoriser le développement dont l’Afrique a grandement besoin. Non seulement qu’elles sont des micro-cultures tribales et ethniques (parce que la culture africaine n’existe pas encore), mais aussi elles avaient déjà montré leur inefficacité, leur frilosité et leur fébrilité lors des grands défis historiques auxquels elles avaient été confrontées, à savoir : la traite négrière, le colonialisme et le néocolonialisme. D’où, aujourd’hui, l’urgence et la nécessité vitales d’opérer un savant et un juste mélange avec les autres, qui connaissent déjà une efficacité et une efficience certaines dans leurs diverses productions intellectuelles et matérielles, dans leurs avancées technologiques, dans leurs diverses intégrations linguistiques, économiques, politiques et sociales. Nos cultures, à l’état actuel, cloitrées dans un ostracisme martialement préconisé par les crypto-modernistes africanistes, seront contraintes à une disparition certaine. Tout simplement parce que ces cultures sont et ont toujours été des micro-cultures familiales, tribales, ethniques ou tout au plus régionales (de véritables terreaux de tribalisme et de sorcellerie retrogrades) dont la transmission et l’éducation culturelle continuent de se faire de bouche à oreille, sans une organisation rationnelle, sans structures et infrastructures d’enseignement fiables, sans personnels d’encadrement et d’enseignement formés. Seuls, les villages restent les ultimes garants de toutes ces choses, malgré la prégnance de l’exode rurale.

Que de chercher donc à continuer de prêcher un retour aux sources des traditions ancestrales authentiques, vide de contenus et d’ambitions ou de perspectives réalistes et réalisables, nous gagnerons plutôt à restructurer et à réorganiser nos cultures dans des cadres formalisés, en les ouvrant aux autres, afin de les rendre aptes à répondre aux divers défis que nous imposent les environnements nationaux et internationaux de l’heure. Nous ferions ainsi d’une pierre deux coups. En même temps nous réussiront à constituer une culture africaine encore inexistante dans les faits, nous allons aussi facilement nous intégrer dans le cosmopolitisme universel dont la nécessaire globalisation actuelle en constitue la matérialisation.

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