En 1960, le Gabon compte environ 450 000 habitants sur 267 667 km², soit une densité de 1,7 habitant au km², l’une des plus faibles du continent africain. Ces hommes et ces femmes appartiennent à une cinquantaine de groupes ethniques distincts, dispersés sur un territoire recouvert à 85% de forêt équatoriale. Près de 70% de la population est rurale.
Le taux d’alphabétisation en langue française plafonne à 13%. Il n’existe aucun médecin gabonais diplômé. Le premier obtiendra son titre en 1962, deux ans après l’indépendance. La mortalité infanto-juvénile dépasse 155 décès pour 1 000 naissances vivantes.
Dans le même temps, le sous-sol gabonais est d’une richesse exceptionnelle : bois d’okoumé exporté depuis les années 1930, manganèse de Moanda exploité dès 1962, et pétrole, dont les premiers gisements offshore sont exploités dès 1957. Peu après les débuts de l’extraction, les hydrocarbures représentent près de 50% du PIB, 60% des recettes fiscales et 80% des exportations.
Un État riche naît sur les épaules d’un peuple extrêmement vulnérable. Le paradoxe gabonais est fondateur.
CE QUI EXISTAIT ET QUE L’ÉTAT A EFFACÉ
L’anthropologue Georges Balandier, présent au Gabon dès 1949, documente dans Sociologie actuelle de l’Afrique noire (PUF, 1955) que les structures lignagères ne sont pas de simples survivances coutumières : ce sont des systèmes actifs de régulation sociale, de redistribution économique et de protection mutuelle.
Chez les Fang par exemple, premier groupe démographique du pays le « Ndè-bòt » garantit sous l’autorité de l’aîné la solidarité élargie, l’entraide alimentaire et la prise en charge des vulnérables. L’ « Elare Ayong », regroupement des 230 clans Fang, intègre les liens d’alliance, d’amitié et de protection mutuelle au-delà du seul sang.
Chez les Punu, à filiation matrilinéaire, la terre est propriété collective du clan. La femme est un pivot structurel dans la transmission du patrimoine et l’arbitrage des relations lignagères.
L’historien Elikia M’Bokolo (Cahiers d’études africaines, 1977) démontre que les populations myènè, mpongwè et orungu avaient développé le long de l’Ogooué des réseaux d’organisation communautaire sophistiqués et désarticulés par la colonisation, sans jamais être remplacés par l’État post-colonial.
À l’indépendance, le Gabon disposait d’un capital social endogène réel. L’État ne l’a ni intégré, ni remplacé. Il l’a simplement abandonné.
LES HOMMES AU POUVOIR, LES TEXTES, LES DÉCISIONS
Léon Mba : le président qui ne voulait pas gouverner un pays indépendant.
Léon Mba n’a jamais voulu l’indépendance. Son vœu était la départementalisation du Gabon, être un département français comme la Guadeloupe. De Gaulle refusa. C’est contre sa conviction profonde qu’il proclame la République gabonaise le 17 août 1960. On ne bâtit pas un État social quand on ne voulait pas d’État.
-Au sein du premier gouvernement de novembre 1960, les ministères de l’Intérieur, de la Production forestière et de la Santé sont tenus par des Européens : Édouard Duhaut, Pierre Mariani, Maurice Jourdan. Le premier ministre gabonais de la Santé est Français. Il sera renvoyé le 10 novembre 1960 non par conviction souverainiste, mais pour acheter la paix parlementaire.
-Gouvernement d’Union Nationale — 12 février 1961, 14 ministres.
Aucun portefeuille autonome pour les Affaires sociales. Aucun pour la condition féminine. Aucun pour la protection de l’enfance. Le gouvernement pense le pouvoir. Il ne pense pas le peuple.
-Constitution du 21 février 1961 — le texte fondateur de l’absence
Régime hyperprésidentiel. Le président nomme les ministres, en détermine librement les fonctions. Aucun mécanisme de contrôle parlementaire des dépenses sociales. Aucun droit à la santé. Aucune obligation scolaire effective. Aucune protection de la maternité. Aucune sécurité sociale.
Le texte déclare que le peuple gabonais est « animé par la volonté d’ordonner la vie commune d’après les principes de la justice sociale. » Cette déclaration restera lettre morte pendant trente ans.
Les faits politiques majeurs
– 27-28 mai 1960 — L’Assemblée adopte des lois restreignant les libertés individuelles. La première législation post-indépendance restreint des libertés, elle n’en crée pas.
– 16 novembre 1960 — Léon Mba décrète l’état d’urgence, fait interner illégalement huit parlementaires bénéficiant de l’immunité, puis dissout l’Assemblée. Onze semaines après l’indépendance.
– 17 février 1964 — 150 militaires gabonais renversent Léon Mba sans tirer un coup de feu. Le peuple ne réagit pas. Ce silence est éloquent.
– 19 février 1964 — Les troupes françaises de Dakar et Brazzaville débarquent et rétablissent Mba au pouvoir. 15 à 25 Gabonais meurent. L’ambassade américaine rapportera en septembre : « un règne de terreur des prisonniers politiques promenés nus dans la ville et battus publiquement. » La souveraineté gabonaise vient d’être suspendue par Paris pour maintenir un président.
– 1965-1967 — Albert-Bernard Bongo est confirmé successeur de Léon Mba. Léon Mba meurt à Paris le 27 novembre 1967, depuis l’hôpital Claude-Bernard où il était hospitalisé depuis août 1966. Il ne remettra plus les pieds au Gabon.
Ce que les textes ne contiennent pas :
– Pas de Code de la sécurité sociale avant la Loi n° 6/75 du 25 novembre 1975 — soit 15 ans après l’indépendance.
– Pas de droits sociaux constitutionnels avant 1991. Pas de ministère des Affaires sociales autonome pendant toute la décennie.
LES CHIFFRES CONTRE LE DISCOURS
En 1990, 27% de la population gabonaise vit sous le seuil de pauvreté. Ce chiffre remontera à 33% en 2005, alors même que les revenus pétroliers augmentent. Cette courbe ne s’est pas construite du jour au lendemain. Elle prend racine ici, dans les années 1960.
Le système de santé gabonais oriente ses maigres ressources vers les hôpitaux tertiaires de Libreville au détriment des structures de santé primaire qui servent les populations rurales et les plus vulnérables. Cette logique est inscrite dans l’architecture sanitaire dès les premiers jours de l’État indépendant.
Sur les femmes : aucune loi sur la parité, l’égalité salariale ou la protection de la maternité dans la décennie 1960. Les femmes gabonaises sont sous-représentées dans toutes les structures administratives nationales. La maternité précoce freine la poursuite des études et la vie professionnelle. Ce constat formulé encore dans les rapports officiels de 2010, décrit une réalité qui s’est installée en 1960 et que personne n’a jamais vraiment contestée par une politique publique cohérente.
LE MIROIR AFRICAIN
– En Tanzanie, Nyerere pose dès 1961 la question que Léon Mba ne s’est jamais posée : comment articuler les structures traditionnelles de solidarité avec un État moderne ?
– Au Sénégal, Senghor investit dans l’humain. Les Maisons familiales rurales ancrent la formation dans les réalités sociales locales dès les années 1960.
– En Côte d’Ivoire, malgré son alignement néocolonial, Houphouët-Boigny construit un réseau sanitaire et scolaire structuré.
LE PARADIGME À DÉTRUIRE
La fracture sociale gabonaise n’est pas une conséquence de la crise pétrolière des années 1980. Elle est inscrite dans l’ADN institutionnel du pays dès le premier jour.
Étudier la structure sociale qui a accompagné les premiers mois de vie de notre pays n’est pas un exercice nostalgique. C’est une nécessité politique absolue. On ne peut pas soigner ce que l’on refuse de comprendre.
Et ce que nous vivons aujourd’hui : désaffiliation des citoyens de leur État, démembrement du tissu social, invisibilisation des femmes comme actrices du développement ne vient pas de nulle part. Il vient de là : de 1960, de ces textes qui n’ont pas pensé le peuple, de ces gouvernements qui n’ont jamais posé la question de la redistribution sociale.
Il faut nommer les choses clairement : ce qui se fait sans nous est fait contre nous.
Les bases de notre politique sociale n’ont pas été pensées par des Gabonais pour des Gabonais. Elles ont été calquées sur un modèle d’administration coloniale.
On parle aujourd’hui de « retour aux sources ». Ce discours est légitime dans son élan mais dangereux dans son imprécision. Si ce retour s’arrête aux aspects folkloriques. Les tenues, les danses, les symboles , il devient une anesthésie culturelle, pas une reconstruction sociale. Le retour aux sources que j’appelle de mes vœux, c’est le retour à la compréhension du système. Comprendre comment nos sociétés organisaient la solidarité, la redistribution, la protection des vulnérables, la prise de décision collective. Puis décider froidement et souverainement : que gardons-nous ? Que reconstruisons-nous différemment ? Que créons-nous de nouveau, en accord avec les Gabonais d’aujourd’hui ?
Ce travail est difficile. Il est inconfortable. Mais il est possible. Et rien n’est perdu à condition que nous choisissions enfin de stopper l’hémorragie en comprenant où elle a commencé. La femme gabonaise est absente de ce premier acte fondateur. Et ce n’est pas un détail. Dans toutes les sociétés gabonaises documentées par Balandier et M’Bokolo, la femme était le pilier de la reproduction sociale du groupe. L’État indépendant ne l’a reconnue ni comme sujet de droits, ni comme actrice de développement. Elle a été dépossédée deux fois : par le système colonial, puis par un État post-colonial qui a reproduit les invisibilités de ce système sans jamais les questionner.
Ce premier oubli est le péché originel de la gouvernance gabonaise.
Mam Kumb | Irina P. Koumba
Experte en Gouvernance Sociale & Politiques de Genre
Directrice Inclusion & Diversité — Columbus City Schools (USA)
Fondatrice — ONG Fille, Femme & Fière
Doctorante | Écrivaine

