« Gabon : la loi de finances rectificative, l’heure de vérité de la rente pétrolière » par Joachim Mbatchi Pambou

Il est des conjonctures que l’histoire offre sans prévenir et reprend avec la même indifférence. Le Gabon traverse aujourd’hui l’une d’elles, et la question n’est pas de savoir si elle durera, mais de savoir ce que nous en ferons pendant qu’elle est là.

Depuis l’embrasement du Moyen-Orient, le conflit entre l’Iran et Israël ayant introduit dans les marchés énergétiques mondiaux une prime de risque géopolitique considérable, le cours du baril de pétrole se maintient autour de cent dollars. Pour une économie dont les exportations d’hydrocarbures constituent encore la colonne vertébrale des recettes publiques, cette conjoncture représente un avantage net, immédiat et non négligeable. Mais cet avantage porte en lui-même sa propre limite : il est extérieur, conjoncturel, et entièrement soumis à des variables que Libreville ne maîtrise pas. Un cessez-le-feu négocié, une détente diplomatique, une décision de compensation par d’autres producteurs membres de l’OPEP, et la fenêtre se referme. Nul ne peut en prédire l’échéance avec certitude.

C’est précisément cette incertitude qui commande l’urgence.

La mémoire économique du pays, cependant, n’incite pas spontanément à l’optimisme. Entre 2011 et 2014, alors que le baril oscillait entre cent et cent quinze dollars, le Gabon disposait de marges budgétaires comparables à celles d’aujourd’hui. Ces années auraient pu financer une transformation structurelle durable : désenclavement du territoire, souveraineté alimentaire, industrialisation des filières d’exportation. Elles ont surtout financé une expansion des dépenses courantes dont les effets pérennes restent, aujourd’hui encore, difficiles à identifier avec précision. Ce constat n’est pas un jugement moral sur les gestionnaires de l’époque : c’est une leçon analytique que la Vème République ne peut pas se permettre d’ignorer si elle entend donner un contenu réel à son discours de rupture.
Or la rupture ne se décrète pas. Elle se budgétise.

C’est pourquoi le Forum pour la Défense de la République plaide avec conviction pour le dépôt immédiat d’une loi de finances rectificative ambitieuse et publiquement assumée. Non pas l’instrument technique et discret que l’on adopte en fin d’exercice pour corriger des écarts comptables, mais un acte politique fort : celui d’un État qui dit, devant ses institutions et devant ses citoyens, où va l’argent exceptionnel, et qui s’y engage de manière vérifiable. Une loi de finances rectificative qui oriente délibérément les recettes additionnelles vers ce qui construit plutôt que vers ce qui consomme : les infrastructures qui désenclavent les bassins de production agricole, les filières de transformation locale qui réduisent notre dépendance aux importations, et les leviers de formation qui préparent une génération à travailler dans une économie que le pétrole n’alimentera plus seul. Ce ne sont pas des choix budgétaires abstraits : ce sont les fondations concrètes d’un Gabon qui ne vivra pas éternellement de ce que son sous-sol exporte.

Cette démarche n’a rien d’utopique. L’histoire des États qui ont su transformer une rente naturelle en capital productif durable enseigne une leçon constante : la discipline sur les recettes exceptionnelles n’est jamais une contrainte subie, elle est toujours une décision politique délibérée. Ce que ces États ont en commun, ce n’est pas la géographie ni le niveau de développement, c’est la volonté d’inscrire dans la loi ce que la conjoncture favorable rendait tentant de dépenser librement. Le Gabon a aujourd’hui les moyens institutionnels de faire ce choix. La question est de savoir s’il en a la volonté.

C’est précisément là que réside, pour le FDR, le sens profond de cette proposition. Le Gabon ne contrôle pas le prix du baril. Il ne contrôle pas la durée du conflit au Moyen-Orient. Il ne contrôle pas les arbitrages de production des grandes puissances pétrolières. Ce qu’il contrôle, en revanche, et c’est là que se loge la souveraineté économique réelle, celle qui ne dépend d’aucune chancellerie étrangère, c’est l’usage qu’il fait de ce que ces forces extérieures lui offrent temporairement. Dilapider cette marge serait non seulement une faute économique : ce serait une abdication politique.

La loi de finances rectificative n’est pas une technicité budgétaire. Dans le contexte de la Vème République gabonaise, elle peut devenir le premier acte concret d’une gouvernance de la rente enfin digne de ce nom. Le Forum pour la Défense de la République appelle les autorités compétentes à s’en saisir sans délai, avec la rigueur et l’ambition que la conjoncture commande, et que l’histoire, cette fois, ne pardonnera pas d’avoir manquées.

Le baril est à cent dollars. La fenêtre est ouverte. La question est simple : qu’allons-nous en faire ?

Laisser un commentaire