Dans le précédent « Mot du président », il était question de la fascination que l’IA générative exerce à travers sa promesse de « libérer » hommes et femmes de l’effort d’écrire, en écrivant à leur place, au risque d’amoindrir la capacité à écrire par soi-même et d’effacer le désir même d’écrire.
Pour nous familiariser avec l’idée que nous n’y échapperons pas et devrons « faire avec », toutes sortes de signaux positifs sont lancés : certains artistes auteurs (les plus audacieux d’entre nous ?) ne se servent-ils pas déjà de l’IA générative dans leur travail de création ? Pourquoi s’alarmer puisque cette technologie appelée à connaître d’extraordinaires développements viendra assister les créateurs et non se substituer à eux ? Ne faut-il pas se réjouir d’avoir enfin la capacité d’être délivré d’une multitude de tâches ingrates, fastidieuses, chronophages, de telle sorte que l’humanité entière, créateurs compris, se consacrera dorénavant à des activités plus valorisantes, plus enrichissantes ? Et si l’on prend les choses de plus haut, comment ne pas se féliciter que l’IA marque un bond gigantesque dans des domaines aussi vitaux que la médecine par exemple ? C’est donc un outil qu’il faut accepter, accueillir, promouvoir quand bien même il aurait à la marge (et tant pis si cette marge a une certaine largeur) des effets négatifs ou destructeurs.
Les questions débattues aujourd’hui par les auteurs et les organisations qui défendent leurs intérêts, tournent autour de la notion d’IA éthique : une IA respectueuse des droits d’auteur, et notamment transparente pour ce qui est de l’entraînement de ses modèles à partir des contenus d’œuvres protégées. S’adapter, collaborer avec les grands acteurs de cette nouvelle technologie, favoriser l’émergence d’un marché de licences dans lequel les auteurs, s’ils le souhaitent, pourront contre rémunération transformer tout ou partie de leurs œuvres en data et se métamorphoser en « fournisseurs de données », pourquoi ne pas l’envisager sereinement ? Avons-nous d’autre choix que d’entrer dans le rêve universel (ou de nous caler sur les appétits illimités) des promoteurs de l’IA, et de réduire nos créations, œuvres de l’esprit, à un catalogue, plus ou moins rémunérateur, de données alimentant des machines friandes de contenus frais et de bonne qualité ? En jouant ce jeu-là, au-delà de notre (petit) intérêt personnel, ne contribuons-nous pas au bonheur collectif que l’on nous promet pour demain et pour tous ?
Rappelons d’abord que ce rôle de « fournisseurs de données », on nous l’a fait jouer pendant des années, dans le plus grand silence et l’opacité la plus complète : la plupart d’entre nous ont été des fournisseurs de data malgré eux, « colonisés » par des acteurs piétinant consciencieusement le droit d’auteur et la notion de contenus protégés. Maintenant, à supposer que nous, auteurs, acceptions de jouer ce rôle, encore faut-il le faire en connaissance de cause, en mesurant, notamment pour ce qui est du domaine du livre, les enjeux civilisationnels que pose l’IA générative.
Intéressons-nous donc un peu concrètement à cette promesse de bonheur collectif portée par l’IA. Prenons-la comme cet outil merveilleux dont on nous dit qu’il va nous faire gagner un temps précieux, et voyons ses effets sur deux pratiques fondatrices pour nous, auteurs du livre : lire et écrire.
Lorsque j’ouvre un document sur internet et que ce document fait trois, quatre pages, ou davantage, se déploie immédiatement en haut de mon écran l’étendard d’un bon génie m’annonçant qu’une IA est prête à me présenter illico un résumé qui me dispensera d’une lecture fastidieuse, inutile et chronophage… Face à un tel affichage, lénifiant comme une pommade, doux comme une invitation à la sieste, un voile de discrédit n’est-il pas jeté de facto sur la « lecture au long cours » ? Sur ce qui constitue l’aventure même de lire : l’immersion dans un livre, la plongée dans quelque chose que je dois prendre le temps d’apprivoiser, où je dois prendre le temps de me faire une place en résistant, parfois, à la fatigue ou au découragement qui sont la contrepartie du plaisir et de l’enthousiasme ? Discrédit également sur le principe même – c’est pourtant la vertu de toute œuvre qualifiée de « classique » – de la relecture, et que l’on puisse prendre ce temps-là, parce que l’on sait qu’une lecture n’épuise jamais la richesse d’un (grand) ouvrage, et que chaque relecture, surtout si elle s’accomplit dans la durée d’une vie humaine, ouvrira sur une découverte, sur quelque chose de neuf et d’inouï.
Avançons maintenant jusqu’au cœur de notre métier : l’acte d’écrire. Quel intérêt y a-t-il désormais à écrire bien, à perdre son temps pour écrire puisque, dans une époque obsédée par la vitesse d’exécution pour laquelle prendre son temps c’est perdre son temps, nous allons disposer d’un outil qui écrit à notre place, à une vitesse vertigineuse, en quantité phénoménale et dans une forme convenable ? Ceux qui n’aimaient pas écrire, avaient des réticences à le faire, le faisaient par obligation (scolaire, professionnelle) vont pouvoir déléguer cette tâche pénible. La compétence qu’on leur demandait d’acquérir, au terme d’un apprentissage et/ou d’une pratique régulière, ils vont y renoncer sans doute avec soulagement – en se privant sans le savoir de cette possibilité de joie, offerte à tous, qu’il y a d’exprimer par écrit sa pensée, ses sentiments, ses divagations avec justesse, clarté, précision, et pourquoi pas élégance et art.
D’un côté la promesse d’un progrès collectif. De l’autre, le renoncement aux formes éprouvées du progrès individuel. La capacité d’un esprit non seulement à créer, mais d’abord à se former, se perfectionner, réaliser toutes ses potentialités suppose l’inscription dans un temps long, celui d’une lecture qui ne passe pas directement à l’étape « résumé automatisé », celui d’une écriture qui se déploie dans la durée, avec ce que cela suppose de rêveries, de tâtonnements, de doutes, de mots que l’on cherche, de ratures, de repentirs, d’esquisses, de brouillons, de versions successives… Un temps qui échappe à la logique marchande du « Tout, tout de suite ». Un temps qui fonde l’humanité de chacun d’entre nous.
Voulons-nous vraiment de cette drôle de libération par l’IA avec, à la clé, une oisiveté insipide qui convoque irrésistiblement l’image d’une plaine aussi morne qu’immense ? Voulons-nous vraiment la marginalisation, la folklorisation des auteurs de l’écrit – petite élite vouant un culte admirable mais dépassé à la durée consistante, à la patience, à l’attention soutenue ? Devons-nous faire le deuil du soin apporté au temps long, qui est celui de la lecture, de l’écriture, de la pensée, de l’apprentissage, de l’acquisition de toutes ces nourritures spirituelles qui constituent une culture personnelle ?
Trouver, individuellement et collectivement les réponses à ces interrogations c’est sans doute devoir faire le choix entre l’obligation de s’affirmer ou la résignation à être effacé.
Christophe HARDY, écrivain et président de la Société des Gens de Lettres

