Le débat autour du code de la nationalité au Gabon soulève une question fondamentale, presque existentielle : qu’est-ce qu’être une nation ? Peut-on véritablement parler de nation lorsque les logiques ethniques structurent encore profondément l’accès au pouvoir, aux ressources et à la justice ? Derrière les discours juridiques et les réformes institutionnelles, se cache une réalité plus dérangeante : celle d’un pays où l’appartenance ethnique semble parfois primer sur l’égalité républicaine.
Dans une nation accomplie, la citoyenneté dépasse les origines. Elle repose sur un socle commun : l’égalité devant la loi, la méritocratie, et un sentiment partagé d’appartenance. Or, au Gabon, certaines dynamiques historiques et sociopolitiques donnent l’impression inverse. Des logiques internes qu’elles soient appelées obangam (fangs), bana mpugu (tékés), bane ba Kengue (nzébis) ou autres — traduisent des systèmes d’influence et de solidarité ethnique qui interfèrent avec les principes modernes de gouvernance. Ces pratiques ne sont pas seulement culturelles ; elles deviennent politiques lorsqu’elles orientent les décisions, les nominations et parfois même la justice.
Dans ce contexte, vouloir durcir ou “cadenasser” le code de la nationalité en pointant du doigt l’étranger apparaît comme un déplacement du problème. L’étranger, en réalité, ne fait souvent que tirer parti des failles déjà présentes : celles d’un système fragilisé par le favoritisme, l’injustice et le manque d’équité. Ce n’est pas l’extérieur qui fissure la nation, mais bien ses déséquilibres internes.
L’un des aspects les plus sensibles réside dans la perception d’une domination de certaines ethnies dans des secteurs stratégiques. Lorsque des institutions clés — notamment les régies financières ou les appareils de sécurité — semblent durablement contrôlées par des groupes spécifiques, une question légitime se pose : s’agit-il d’un choix fondé sur la compétence ou sur l’appartenance ? Et si la réponse penche vers la seconde option, alors c’est le principe même de méritocratie qui est remis en cause.
Ce déséquilibre engendre une frustration silencieuse mais profonde. D’un côté, certaines ethnies perçoivent le pouvoir comme un acquis à préserver ; de l’autre, d’autres groupes se sentent marginalisés, voire exclus du projet national. Cette fracture nourrit un cercle vicieux : méfiance, repli identitaire, et affaiblissement du sentiment d’unité. Dans ces conditions, parler de nation devient presque une abstraction.
Le problème ne se limite pas à la répartition des postes. Il touche également la justice. Lors de certaines affaires très médiatisées, des noms liés à des cercles influents ont été évoqués sans que cela ne débouche sur des poursuites effectives. Cette impression d’une justice à deux vitesses — sévère pour certains, indulgente pour d’autres — renforce l’idée que la loi n’est pas la même pour tous. Or, sans justice équitable, aucune nation ne peut se construire durablement.
Il faut alors poser clairement le diagnostic : la hiérarchisation ethnique n’est pas seulement une question identitaire, elle est un obstacle structurel au développement. Elle favorise les détournements, affaiblit les institutions et entretient la pauvreté en excluant une partie des talents nationaux. En fermant l’accès aux responsabilités sur des bases non méritocratiques, le pays se prive lui-même de compétences essentielles.
Dans ce contexte, la véritable réforme ne devrait pas commencer par la nationalité, mais par la refondation du pacte national. Une nation ne se décrète pas dans un texte de loi ; elle se construit dans la pratique quotidienne de l’égalité. Cela implique :
- une répartition équitable des responsabilités,
- une justice indépendante et impartiale,
- et une reconnaissance réelle de toutes les composantes ethniques du pays.
Le Gabon a tout à gagner à dépasser ces clivages. Car la force d’une nation ne réside pas dans l’homogénéité, mais dans sa capacité à transformer la diversité en richesse collective. Tant que l’appartenance ethnique primera sur la compétence et la justice, la nation restera inachevée.
En définitive, la question n’est pas seulement : qui est Gabonais ?
La vraie question est : quand le Gabon deviendra-t-il pleinement une nation où chaque citoyen, quelle que soit son ethnie, aura la même valeur, les mêmes droits et les mêmes chances ?
Le Gabon que je veux, que nous voulons, est celui d’une nation véritable.
Une nation où aucune ethnie ne vaut plus qu’une autre, où la diversité ne divise pas mais élève. Un pays où chaque citoyen, quelle que soit son origine, se tient debout avec la même dignité, porté par les mêmes droits et les mêmes devoirs.
Dans ce Gabon-là, les responsabilités ne seront plus le fruit d’appartenances tribales ou de réseaux d’influence, mais la conséquence directe du mérite, de la compétence et de l’intégrité. Les avantages ne seront plus captés par quelques cercles fermés, mais redistribués avec équité, dans le respect de l’intérêt général.
La justice, elle, ne sera ni sélective ni instrumentalisée. Elle sera indépendante, forte et impartiale. Elle ne reconnaîtra ni noms, ni clans, ni privilèges — seulement des faits et des principes. Elle sera la même pour tous, protectrice des plus faibles et exigeante envers les plus puissants.
Car une nation ne se construit pas sur la domination des uns sur les autres, mais sur l’équilibre, la confiance et la vérité. Et c’est seulement à ce prix que le Gabon pourra devenir ce qu’il est appelé à être : une terre d’égalité, de justice et de prospérité partagée.
Jean-Arsène HOULA-HOULA
Penseur et visionnaire d’un autre Gabon

