Justice en crise : Quand l’incompétence judiciaire devient affaire d’État

Le système judiciaire gabonais traverse une crise de confiance profonde. Entre lenteurs inacceptables, décisions incohérentes et traitement inégal des dossiers, les citoyens parlent désormais d’une justice à deux vitesses.Trois ans pour une civil : un citoyen en attente de justice.

C’est le cas de nombreux justiciables qui attendent des années une audience qui ne vient jamais. Au Tribunal de première instance de Libreville, un litige civil mineur entre deux commerçants a connu 14 renvois, retardant l’examen du dossier pendant plus de trois ans.

Pour Me A., avocat au barreau de Libreville, « il ne s’agit plus d’un retard isolé, mais d’une lenteur systémique qui bafoue les droits fondamentaux des citoyens ».

Affaire des réseaux sociaux : la justice se déclare “incompétente”

En mars 2026, lorsque les réseaux sociaux ont été suspendus sur ordre des autorités, des citoyens, des associations et des entreprises ont saisi la justice pour obtenir la levée de cette mesure.

La réponse du Tribunal ? Se déclarer incompétent, renvoyant l’affaire vers une autre juridiction, sans examiner le fond. Résultat : aucune réponse juridique claire, alors que la coupure avait des conséquences économiques et sociales réelles.

Ce renvoi a été perçu comme un symbole d’un système incapable d’agir rapidement sur des enjeux majeurs.

Dossiers oubliés, greffes débordés, magistrats débordésLe rapport de l’inspection des services judiciaires publié début 2026 n’est pas tendre. Il met en avant :

-des greffes désorganisés,

-des procédures qui stagnent des mois sans mouvement,

-des dossiers laissés sans suivi pendant près de huit mois,

-des décisions contradictoires d’un juge à l’autre.

« On a parfois l’impression que les dossiers se perdent dans les tiroirs plus qu’ils ne progressent », déplore un fonctionnaire judiciaire qui a requis l’anonymat.

Justice à deux vitesses : des sanctions inégales selon les dossiers

La perception d’inégalités dans le traitement des affaires est grandissante :Dans une affaire très médiatisée, un homme politique de premier plan, arrêté avec une importante somme d’argent liquide, a finalement écopé d’une sanction jugée légère par l’opinion publique.

D’autres dossiers, notamment ceux impliquant des citoyens ordinaires, connaissent des lenteurs abyssales ou des ajournements successifs.

Pour certains observateurs, ces disparités nourrissent l’idée que le statut social ou les connexions influencent davantage le déroulement d’un procès que les faits eux‑mêmes.

Un déficit d’indépendance jugé préoccupant

Experts et organisations de défense des droits humains dénoncent aussi un manque d’indépendance du pouvoir judiciaire. Pressions politiques, absence de protection réelle des magistrats, et influence des sphères exécutives sur certaines procédures sont régulièrement évoquées.

« Une justice qui n’est pas véritablement indépendante ne peut ni sanctionner efficacement ni protéger équitablement », estime un juriste gabonais.

Des réformes urgentes mais inachevées

Plusieurs pistes de réforme circulent depuis plusieurs années :

-digitalisation des procédures

-formation renforcée des magistrats

-meilleure organisation des greffes

-séparation claire des pouvoirs.

Pour l’instant, ces propositions restent souvent sur le papier. Et pendant ce temps, les citoyens continuent d’affronter un système qu’ils jugent lent, opaque et parfois injuste.

Une justice à rebâtir

Au Gabon, l’incompétence judiciaire n’est plus un simple reproche isolé : elle est devenue un défi national, source d’inégalités, de frustrations et de désillusion. Si des réformes ne sont pas engagées avec détermination, la confiance populaire risque de se détériorer davantage.

La justice, pilier de l’État de droit, ne peut rester le parent pauvre de la réforme institutionnelle. Elle doit être au cœur des priorités si le Gabon entend garantir l’équité, la transparence et la protection des droits pour tous.

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